Comment amener des élèves de cycle 3 à produire des poèmes ?

Delphine Astoul, 2000


 

Faire écrire

Niveau : École élémentaire
Mots clés : Écriture, Lecture, Poésie

 

Sommaire des mémoires

Mots clés

 




Introduction

I.  Production de poèmes

I-1. "A la manière de..."

I-2.  évaluation du premier jet

I-3.  évaluation du deuxième jet

II.  Production d'une forme de poésie particulière :  le calligramme

II-1.  Pourquoi le choix du calligramme ?

II-2.  Production de calligramme

Conclusion

Bibliographie

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Introduction

Durant mes études secondaires, mes rencontres avec la poésie se sont limitées à la seule récitation. Le sens du poème était rapidement explicité, la poésie devait être ensuite mémorisée puis illustrée dans le cahier de poésie. Ce n'est qu'en première que j'ai véritablement découvert la poésie et le pouvoir des mots. Je garde un souvenir très présent des poèmes et poètes étudiés durant cette année scolaire.

Aujourd'hui, les instructions officielles insistent sur l'usage poétique de la langue au cours des trois cycles de l'école maternelle et élémentaire. Dans Les cycles à l'école primaire, on peut lire : 

" un maître qui, pour lui-même et dans sa classe, lit beaucoup de poèmes ne saurait laisser les enfants indifférents. La poésie répond à l'intérêt des enfants pour la langue et pour les jeux de langage; elle leur permet de déployer leur imaginaire, d'expérimenter la création, de prendre la mesure d'œuvres exemplaires. Lire, écrire, dire, apprendre et rassembler des poèmes sont parmi les tâches les plus belles de l'école."

J'ai effectué mon premier stage en responsabilité dans une classe de CM2 de l'école Albert Einstein à Ivry-sur-Seine. C'est une classe où de nombreux élèves sont en difficulté scolaire. Dans ce contexte, il faut que l'enseignant propose des situations d'activités motivantes pour que tous les élèves participent aux apprentissages. Les activités d'étude du fonctionnement de la langue et les activités sur les textes (lecture, écriture) doivent être articulées.

Durant le stage, j'ai mis en place un projet autour de la poésie. Ce projet m'a servi de support pour des activités de lecture-compréhension, récitation, lecture-plaisir, oralisation, production d'écrits, grammaire, conjugaison et lecture à haute voix par l'enseignant. Le titulaire de la classe a décidé de poursuivre la production de poèmes pour aboutir à la réalisation d'un recueil de poèmes destiné aux correspondants.

Mais que faut-il faire pour que les élèves deviennent véritablement des lecteurs et des producteurs autonomes de poèmes ?

 
 

I.  Production de poèmes

I-1.  "A la manière de.. "

A la manière de Gilbert Duhamel

La Liberté

On met en cage l'oiseau

Mais le chant de l'oiseau

Passe au travers des barreaux

Et trouve un écho.

On met en pot la fleur

Mais le vent libère le pollen Et quoi qu'il advienne

Le printemps renaît à ses couleurs.

Mots ouverts, éd. Pierre Jean Oswald.

Choix du poème

J'ai choisi comme premier poème d'étude, un poème de Gilbert Duhamel s'intitulant " La Liberté " car c'est un poème riche de sens et créateur d'images. Les lectures successives n'épuisent pas son intérêt. De plus, le thème de la liberté motive généralement les enfants. Je pensais donc que mes élèves de C.M.2 seraient très intéressés par l'étude de ce poème et tout aussi motivés par la production d'un écrit permettant de mettre en mots leurs représentations de la liberté.

Chaque strophe est associée à une image choisie par l'auteur pour évoquer la liberté. La structure syntaxique récurrente invite à la modélisation lors de la production d’écrit ultérieure. L’usage de la conjonction de coordination " mais " (introduction d'une information qui va dans le sens contraire de la conclusion que l'on pourrait tirer après la première lecture de la première proposition ) permet d’en analyser le fonctionnement sémantique. 

L’étude du vocabulaire amène à travailler sur le sens et origine de " écho " du grec êkhô (son), de "pollen" latin pollen (farine), "advenir" latin advenire préfixe ad. Ainsi, les élèves sont sensibilisés à l’étymologie, à l’histoire de la langue. Ils découvrent la polysémie.

Contraintes de production retenues lors du passage à l’écrit

- structure du premier vers

- 2 strophes de 4 vers

- 3 propositions coordonnées par "mais" puis "et" positionnés en début de vers. 

Plan général du déroulement de la séquence 

émergence des représentations des élèves sur la liberté par l'intermédiaire de questions posées oralement : " Qu'est-ce que la liberté ? "

" Comment ou par quoi pourrait-on la représenter ? " Les réponses seront listées au tableau.

Présentation du poème : auteur (nom, dates), thème général.

Lecture silencieuse : chaque élève peut s'approprier le texte dans son contenu et sa forme visualisée.

Questionnement (à l'écrit) : " Quelles sont les caractéristiques de ce poème '? " (silhouette, rimes, répétition… ". Quelles images l'auteur utilise-t-il pour parler de la liberté ? "

Mise en commun: analyse du poème

Explicitation du sens et mise en évidence de la structure syntaxique.

Production écrite d'un premier poème " à la manière de ... ".

Les élèves peuvent utiliser les images construites lors de l'émergence de leurs représentations de la liberté.

évaluation par le maître ; réécriture.

 
 

I-2.  évaluation du premier jet  

Seulement deux élèves ont réussi à respecter les contraintes de production. J'ai constaté les manques suivants : oubli des majuscules, du point à la fin de la strophe, connecteurs non placés en début de phrase, absence de relation antithétique de part et d’autre de la conjonction " mais ", absence de titre, non respect du thème, absence des trois éléments mis en relation comme cage/oiseau/chant. La plupart des 'élèves n'ont écrit qu'une seule strophe. Ils ont eu de grandes difficultés à trouver des idées. Le sens du poème ne semble pas avoir été compris par une grande majorité d'élèves. La production écrite a été laborieuse. Les élèves ont très vite été démotivés par cette activité.

Je me suis donc interrogée sur les raisons de cet échec :

- Avant que les élèves ne répondent à l'écrit aux questions posées pour dégager la structure du poème, j'aurais d'abord dû leur demander ce qu'ils ressentaient puis ce qu'ils comprenaient.

- J'aurai dû d'avantage faire expliquer les images du poème et les correspondances entre les deux strophes : la cage / le pot ; l'oiseau / la fleur ; le chant / le pollen ; trouve un écho / le printemps renaît.

- Les élèves auraient dû mettre en évidence la structure du poème avec l'aide du surlignage, encadrement... et produire une " maquette " qui leur aurait servi de consigne d'écriture. L'analyse grammaticale a été de plus insuffisante. Le sens du poème n'a pas toujours été saisi.

Aides apportés pour remédier aux difficultés rencontrées

- explicitation du sens : pot / cage ; oiseau / fleur ; chant / vent ; et de la relation qui unit ces mots.

- étude des constituants du vers et de leur position respective.

- Activité décrochée : l'étude des propositions indépendantes amorcée a été, et plus particulièrement celle des conjonctions de coordination.

 
 

I-3.  évaluation du deuxième jet

Les élèves sont entrés plus facilement dans cette activité de réécriture. Les poèmes produits se sont améliorés. Mais beaucoup d'élèves ont encore eu des difficultés à trouver des idées. Ils sont restés très proches du poème. Les contraintes de production étaient trop importantes et n’ont donc pas toutes été respectées. J'ai donc accepté lors de la séquence de supprimer certaines consignes d'écriture pour que tous les élèves puissent produire un écrit. L'essentiel était que le thème de la liberté et le sens du connecteur " mais " soient respectés. Deux élèves (Angèle et Solen) ont respecté toutes les consignes et Solen a même fait rimer une de ses strophes.

Ces élèves ne sont pas habitués à produire des poèmes " à la manière de ... ". Ce projet était peut être trop ambitieux. Je retiens dans ma démarche qu'il faut toujours que le sens du poème soit approfondi avant de faire passer les élèves à l'écrit. Il faut aussi que les élèves élaborent une maquette du poème qui leur servira de consigne d'écriture. Les enfants peuvent s'aider de la polycopie du texte où sont mises en évidence les caractéristiques trouvées.

De plus, il faut favoriser la rencontre avec le poème inducteur. Il s'agira de faire exprimer les impressions ressenties, les évocations perçues... Cette première phase peut se dérouler sous forme orale collective. J'aurais pu aussi supprimer le titre du poème et le faire deviner par les élèves pour favoriser sa compréhension. Ce poème m'a permis de poursuivre l'étude des propositions coordonnées et donc de relier la production d'un écrit à l'étude du fonctionnement de la langue.

J'ai poursuivi ces séquences de production d'écrit par une discussion autour d'une photographie de la statue de la liberté.

 

II. Production d'une forme de poésie particulière : le calligramme

II-1.  Pourquoi le choix du calligramme ?

Je souhaitais sortir des sentiers battus pour amener les élèves à réaliser que la poésie ne se limite pas à une forme stéréotypée (quelques vers reportés en strophes, s'appuyant sur une métrique parfaite et rimant par force) mais qu'elle s'ouvre depuis toujours sur des manières de dire, de montrer, de ressentir toujours plus variées. J'ai trouvé que l'exemple le plus à ma portée en fonction des élèves que j'avais en face de moi était celui de l'étude du calligramme. Grâce à cela, je pouvais déjà faire découvrir aux élèves qu'un poème n'est pas seulement fait pour être lu ou récité mais aussi pour être regardé. Je pouvais leur faire comprendre l'importance du signifié (trop de poésies sont apprises sans que l'élève ne prenne conscience du sens des mots qu'il prononce). Je pouvais enfin aider les enfants à s'imprégner d'une forme poétique en devenant à leur tour des créateurs (le calligramme est un art qui se prête facilement à cela).

 
 

II-2.  Production de calligramme

Déroulement de la séquence

Découverte de calligrammes : " Vertige " de Madeleine Le Floch, " La cravate " de Guillaume Apollinaire et " Araignée " de Daniel Brugès.

Les élèves ont d'abord individuellement observé les différents calligrammes puis ont mis en commun leurs nombreuses remarques. Ils ont immédiatement établi un rapport entre le fond et la forme (" On peut voir la fleur quand on lit le poème "). Ils avaient en effet déjà rencontré au cours de leur scolarité ce type de poème et ils ont donc de suite cité le terme de calligrammes. L'aspect ludique et esthétique des poèmes a séduit la classe.

Tous les élèves ont été motivés par cette activité. Deux démarches ont été utilisées :

- choix d'un thème, écriture du poème et disposition des vers en effectuant une forme.

- choix d'un thème, dessin de la forme et écriture immédiate du poème en donnant forme aux phrases en suivant les traits du dessin.

De plus, la découverte de calligrammes d'origine étrangère a plu aux élèves qui ont observé avec beaucoup d'intérêt et d'attention les différents calligrammes et ont enrichi leurs compétences. Cette activité avait pour objectif d'élargir leur culture.

La poésie est un vaste domaine. L'étude du calligramme a permis aux élèves de sortir des sentiers battus pour sillonner quelques chemins de traverse. Il existe des poésies qui ne s'apprennent pas par cœur. Il existe des poésies qui donnent à voir matériellement et concrètement.

Dans ce registre, j’ai poursuivi la découverte de l’usage poétique de la langue par des -activités ludiques telles que les mots dessinés et les acrostiches. La socialisation, la valorisation des poèmes produits, donne le coût de faire partager ses écarts, suscite l'intérêt pour le travail des autres et valorise le travail achevé. La démarche d'écriture " à la manière de ... " fait travailler à la fois et conjointement le poème comme type de texte et le fonctionnement poétique de la langue. Les élèves développent des compétences linguistiques qu'ils pourront réinvestir dans d'autres productions de poèmes. J'ai pu aussi dans ma démarche articuler l'approche des poèmes (activités de lecture et de production d'écrits) et les activités d'observation et d'analyse des faits linguistiques. De plus, lorsque l'élève écrit une poésie, son implication personnelle engendre un travail plus efficace. Sa motivation est à l'origine des relectures nécessaires pour la cohérence interne de sa production.


 

Conclusion

Comme pour tout type de texte, la poésie se prête à tous les apprentissages. L'élève peut apprendre à produire un poème à partir d'un texte de référence en trouvant les clés linguistiques pour ainsi écrire un texte " à la manière de... ". Il faut donc rendre les élèves attentifs aux particularités d'un poème qui fonctionne comme un texte. Les objectifs d'apprentissage dépendent des caractéristiques propres à chaque poème, texte de référence. Il faut amener l'élève à utiliser plusieurs outils poétiques, lui donner l'occasion de les connaître, de les manier de façon consciente pour qu'il puisse, s'il en éprouve le besoin, les retrouver seul par la suite. Un poème ne saurait être réduit à -son fonctionnement linguistique. Le langage y est très étroitement entrelacé avec l'imaginaire. Les élèves peuvent ainsi traduire leurs émotions et laisser s'exprimer leur imaginaire dans des créations individuelles.

Ce ne sont pas les seuls bénéfices retirés dans les apprentissages. Durant le stage, j'ai aussi mis en place un rendez-vous poésie. Pendant trente minutes, le vendredi en fin de matinée, les élèves pouvaient s'ils le désiraient réciter ou lire des poèmes à l'ensemble de la classe. La première séance a eu peu de succès. Mais très vite, ce rendez-vous poésie a enchanté les élèves qui lors d'un conseil de classe ont même souhaité ajouter une séance supplémentaire le samedi matin. Les élèves préparaient avec beaucoup de sérieux leur passage. Certains se sont même groupés pour lire et mimer des poèmes de Robert Desnos. Les élèves ont dû lire des recueils de poésie pour sélectionner le poème, ce qui favorise l'acquisition d'un fond culturel.

Ces rendez-vous poésie ont aussi favorisé la socialisation, la diversité et le plaisir de localisation. Lire ou dire des poèmes si on le souhaite, quand on le souhaite, parce qu'on le souhaite. Lire ou dire parce que l'on veut faire chanter les mots pour soi, pour les autres. Le rendez-vous poésie pour ressentir, exprimer et partager des émotions. Mais l'objectif principal des apprentissages reste avant tout de former des enfants capables de lire et de produire des poèmes de manière autonome : " grâce à l'école, l'enfant lit, apprend, récite, écrit des poèmes qui devront lui faire beaucoup d'usage, puisque, quand il sera adulte, il ne rencontrera presque jamais plus la poésie dans sa vie quotidienne, sauf s'il a gardé un éblouissement si vif de la rencontre scolaire qu'il continuera à lire et même parfois à écrire des poèmes. Mais ce n'est certes pas le cas général. " Jacques Charpentreau (Le Mystère en fleur).

La France contemporaine n'a pas une grande tradition poétique comme celle qui prévaut en Amérique du sud, où les adultes se réunissent pour lire des poèmes. Ainsi, paradoxalement, c'est bien grâce à l'école que l'on pourra déscolariser et démocratiser la poésie en la mettant très tôt à la portée de tous les enfants, afin de leur en donner le goût. L'éveil à la poésie constitue une richesse personnelle et esthétique que l'école se doit d’apporter aux enfants.

 
 


Bibliographie

Groupe de recherche d'écouen : coordination Josette Jolibert, Christine Sraiki et Liliane Herbeaux, Former des enfants lecteurs et producteurs de poèmes, Hachette éducation, l992.

MEN, Les cycles à l'école primaire, CNDP Savoir Livre, 1992.

Grosset-Bureau Claude et Bélie Michelle, L'écriture poétique au cycle II : de la lecture à la création, Armand Colin, 1995.

INRP, Poésie pour tous, Nathan, 1982.

Gromer Bernadette et Weiss Marilise, Dire, écrire, Armand Colin, 1990.

 

 

 

 


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