Benoît Dauge, 1998

Du livre à la lecture


Former des lecteurs

Niveau : Collège (sixième)
Mots clés : Lecture, Motivation, Pluridisciplinarité


La construction de la classe

Lecture et affirmation de soi

Le dialogue entre élèves

Les perspectives envisagées ou réalisées

Les appuis extérieurs envisagés

Le travail en interdisciplinarité ou les échanges

Les prolongements extérieurs réalisés

Conclusion


La construction de la classe

Lecture et affirmation de soi

Nous avons déjà constaté, lors de notre analyse, le caractère spontané d'une classe de sixième. D'emblée, faisant de cette spontanéité un appui, nous avons donc proposé les séances de présentation orale qui, pour des élèves de cet âge, ne posent guère de problèmes. Pourtant, bien que jeunes, certains élèves n'en demeurent pas moins timides. Une timidité qui, en sixième aussi, peut être un facteur d'exclusion. A cette timidité, il faut ajouter les petits problèmes de personnalités et les affrontements de début d'année, bien légitimes pour des enfants qui changent de milieu scolaire, d'entourage... Cette expérience de l'oralité, de la mise en avant, de la prise de parole, qui reste volontaire, ne l'oublions pas, a été un fort outil d'intégration. Les timides ont eu la possibilité de présenter un livre lu en binôme; les plus téméraires, voire dominateurs, ont fait l'expérience du regard des autres, et la classe a sans doute trouvé ses marques plus rapidement. Les disparités grossières, les affrontements "claniques" du début, inutiles et perturbateurs, ont disparu au profit des humeurs passagères, beaucoup moins dangereuses pour la cohésion de la classe.

En somme, nous pouvons conclure que ce projet annuel, englobant la participation de tous dans une certaine "sympathie", au sens littéral du terme,—souffrir ensemble— a installé une forme de confiance propice au travail.

 

Le dialogue entre élèves

L'analyse des répercussions de cette ambiance sur notre progression annuelle garde l'inconvénient d'une trop grande généralisation. En effet, tout projet de classe, dès lors qu'il fonctionne bien, canalise les énergies, ce qui ne peut que rejaillir favorablement sur l'ensemble des interactions du groupe. Cependant nous voudrions insister à présent sur les spécificités propres à notre projet.

Nous pouvons matérialiser l'ensemble de notre travail avec la classe par cette synthèse récapitulative que nous commenterons :

Etape : Lecture et présentation orale ; réalisation du catalogue-classe

Initier : Au plaisir de lire et à celui d’inciter

Moyens : Travail individuel ou par deux ; travail collectif

Résultats : affirmation de soi ; meilleurs échanges avec les autres

Le retour constant à son propre travail individuel nécessite de la part de l'élève une attention soutenue: si ce n'était pas le cas, il risquerait d'être perdu à un moment ou à un autre. En somme, sa position deviendrait délicate en ce qui concerne son travail, mais aussi en ce qui concerne ses responsabilités envers le groupe. C'est ce présupposé qui détermine la lecture de la dernière colonne. Les résultats de ce travail, articulant les activités individuelles et les activités collectives, sont |également mesurables par la progression "comportementale" de chaque élève. La question que nous nous sommes posée est la suivante: les élèves ont-ils une image différente d'eux-mêmes et des autres ? C'est toute la problématique de la place du professeur comme garant de la mise en place de conditions favorables à la fois au |travail et à l'ambiance, les deux éléments étant si étroitement liés par ailleurs. La réponse nous a été donnée par la classe dans son ensemble, dès lors que les élèves ont compris la nécessité de s'écouter entre eux et de laisser la place à un dialogue non plus limité à élèves-professeurs mais enrichi de la dimension essentielle élèves-élèves.

 

Les perspectives envisagées ou réalisées

Les appuis extérieurs envisagés

L'un des inconvénients majeurs de la lecture aujourd'hui, c'est qu'elle est pour beaucoup, élèves comme parents, considérée comme une activité scolaire. "Frank, 11 ans: Je n'aime pas lire car ça ressemble à l'école "~, cette phrase prononcée par un enfant, probablement en sixième, est révélatrice. Après s'être adonnés à la lecture seulement au sein de l'institution scolaire, les enfants ont oublié que la lecture est aussi et surtout un plaisir, un loisir, une détente. La seule différence entre les lectures scolaires et les lectures personnelles devrait se situer au niveau de la notion de liberté.

Ce que j'aime lire, c'est ce que je choisis. L'objectif principal de ce projet, nous l'avons montré, se situait en ce point précis. Cependant, pour mieux faire revenir les élèves sur ce jugement qui fausse leur approche de la lecture, nous devions faire en sorte de sortir le plus possible du cadre de la classe, lieu du travail scolaire. En travaillant sur un outil qui vient de l'extérieur, le catalogue, nous tenions un moyen de sortir de ce cadre. Mais était-ce suffisant ? Le "lieu" du travail scolaire est aussi un terme à entendre du point de vue de l'espace.

Nous aurions aimé pouvoir sortir physiquement de la classe et varier les sorties, mais le temps et notre inexpérience ont parfois pesé défavorablement sur l'organisation logistique nécessaire. Les seules véritables sorties nous ont menés au CDI, moindre mal dans la mesure où il est un lieu ressource en terme de livres. La configuration type "salon" du CDI de notre collège rendait plutôt agréable le travail en groupe. Nos deux regrets concernent deux autres activités extérieures que nous avions envisagées mais que nous n'avons pu concrétiser: une sortie pour visiter la bibliothèque municipale; lieu hautement culturel proposant des séances de cinéma et de théâtre, La Ferme du Grand Chemin; une autre, de plus grande envergure, au Salon du Livre de Jeunesse de Montreuil. Cela aurait été l'occasion pour les élèves de découvrir d'autres lieux de promotion du livre, d'autres horizons de lecture, d'autres espaces...

Ajoutons que malgré ces quelques regrets le livre a parfois été tiré vers l'extérieur de la classe par les élèves. Nous citerons les deux exemples suivants: de nombreux élèves sont allés s'inscrire à la Ferme du Grand Chemin, qui ne l'étaient pas auparavant; et, afin de montrer que le travail sur les livres et la circulation du fonds proposé par le professeur n'étaient pas le seul apanage de l'espace de la classe, les élèves s'échangeaient les livres sans passer par le professeur, si bien qu'un livre prêté à tel élève nous revenait par l'entremise de tel autre. La prolifération de ces échanges non contrôlés a permis aux élèves de lire librement deux voire trois livres dans le mois et de n'en présenter qu'un seul... Ainsi le plaisir de lire était-il créé.

 

Le travail en interdisciplinarité ou les échanges

Une autre manière de déplacer le travail vers l'extérieur de la classe de français et de ses préoccupations aurait été de demander à d'autres professeurs, de la même classe mais ayant en charge d'autres disciplines, de participer à ce projet. Nous avions pensé aux professeurs d'art plastique et de technologie.

Le professeur d'art plastique aurait pu prendre en charge le guidage des élèves désireux d'illustrer leur page de catalogue, avec à la clé une récompense, un prix. Mais le manque de temps, eu égard au souhait de ne pas dévoiler d'emblée le rôle du catalogue a empêché la réalisation de cette idée. De plus, nous avons pensé que pour mieux créer une dynamique d'interdisciplinarité, il ne fallait pas limiter l'échange à une simple séance d'illustration de la part du professeur d'art plastique, le reléguant ainsi au rôle de faire-valoir du travail de la classe de français. Une vraie interdisciplinarité aurait été le cadre d'une réflexion commune sur le rôle de l'illustration dans le choix d'un livre: tant l'illustration de couverture que celle d'une page de catalogue.

I1 en va de même pour l'échange avec le professeur de technologie. Ce dernier aurait pu consacrer une séquence de son programme, qui contient au demeurant une initiation au traitement de texte, à la mise en forme du catalogue. Mais là encore, nous aurions eu l'impression d'imposer plutôt que d'échanger.

 

Les prolongements extérieurs réalisés

Deux prolongements seront néanmoins réalisés, en principe, avant la fin de l année scolaire, outre la mise en forme du catalogue de la classe.

Tout d'abord, nous avons imaginé de formaliser et de ne pas laisser l'élection des conteurs au simple rôle d'agrément conclusif d'une séance de présentation orale.

Pourquoi ne pas ouvrir les portes de la classe et ne pas profiter de l'espace d'autres classes. C'est ainsi que les meilleurs conteurs élus par leurs pairs, et bien entendu volontaires, auront le privilège et, nous l'espérons, le plaisir, d'aller présenter une de leurs lectures devant une autre classe de sixième. Cela aura pour but de promouvoir un peu le travail réalisé par notre classe et donnera peut-être des idées de lecture à des élèves sur le point de sortir du collège pour le temps des vacances. Enfin, le fil rouge maintenu entre la classe et le CDI durant toute l'année, pour ce projet, verra son prolongement naturel : le catalogue de la classe sera en consultation libre et constituera une porte d'accès à l'extérieur du collège dans la mesure où il ne contient pas seulement des livres du fonds du CDI.

Notons qu'en guise de récompense pour les efforts-plaisirs de notre classe, les élèves auront le droit,  eu égard à leur aptitude à se diriger dans des catalogues d'éditeurs, de participer à l'enrichissement du fonds du CDI en choisissant, à concurrence d'une somme versée par l'administration, un certain nombre de livres.

 

Conclusion

Le terme de cette étude ne coïncide pas avec le terme du travail réalisé par les élèves. Néanmoins, comme nous l'avons montré, les objectifs de départ ont été plus ou moins atteints. Et l'intérêt de ce projet aura été de constater que des objectifs, des résultats, des perspectives, qui n'avaient pas été envisagés dans un premier temps, se révèlent a posteriori de solides acquis pour une majorité d'élèves. C'est sur cette idée d'autonomie, qui n'était pas si développée dans les vues du professeur au début de l'année, que nous aimerions conclure.

L'autonomie visée était celle de l'élève face à la diversité des livres. Nous souhaitions conduire le plus grand nombre d'élèves vers une réelle capacité à se mouvoir, d'abord dans le monde complexe et foisonnant des livres, pour mieux parcourir peut-être leur propre monde intérieur de lecteurs en devenir. Nous partions sans doute du principe que tout élève de sixième est soit un lecteur accompli, soit un lecteur potentiel à qui il manquerait encore le goût de la lecture et les moyens d'acquérir ce goût. Nous espérons l'avoir développé chez le plus d'enfants.

Cependant, ce qui nous apparaît plus intéressant encore, c'est l'autonomie acquise par les élèves dans les pratiques de classe. L'autonomie vers laquelle tendent un grand nombre d'élèves dépasse de loin celle qui concerne la lecture: il suffit de constater le fonctionnement de la classe, et l'évolution des attitudes pour s'en convaincre. La diversité des dialogues qui se sont instaurés, entre le professeur et les élèves, et surtout entre les élèves eux-mêmes, témoignent en somme, soit du rôle fédérateur d'un projet de classe, soit de l'influence de la lecture et de son partage sur les personnes qui en font l'expérience commune.

Pour notre part, nous pencherions plutôt pour la seconde solution, convaincu que nous sommes du fait que raconter une histoire lue, c'est un peu se raconter soi-même. Partager ses émotions sur un texte, même pour des élèves de sixième, revient à consentir que les autres entrent un peu dans le jardin secret que représente encore, individuellement, subjectivement, la lecture.

 


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