Lectures de la francophonie

Virginie  Laurent, 2001


Enseigner, éduquer, former

Niveau : École élémentaire (CE2, CM2)
Mots clés : Altérité, Lecture, Poésie


INTRODUCTION

I - La lecture expressive de textes, et en particulier de poèmes de la francophonie, permet-elle d'aller à la rencontre de l'autre ?

1 - La poésie, moyen d'ouverture sur le monde ?

2 - Pourquoi le choix de la "lecture expressive" de poèmes ?

3 - La lecture de poèmes de la francophonie, un moyen d'accéder au monde de l'autre ?

4 - La francophonie, pourquoi ?

5 - La maîtrise de la langue à l'école, les textes officiels : "Le plaisir du texte est aussi un plaisir partagé"

II - Essais de définition de la lecture expressive et explications sur le choix des textes

1 - Qu'est-ce que la lecture expressive ?

2 - La lecture expressive de poèmes

3 - Les poèmes de la francophonie

4 - Petit protocole de l'expérimentation : quelle méthode utiliser pour introduire la lecture expressive ?     

III - Mise en œuvre pédagogique du projet de lecture expressive

1 - Le contexte : quels contenus pour quel public ?

2 - La mise en place du projet : quels moyens ont-ils été utilisés ?

3 - Ma démarche : quels textes ai-je choisis et pourquoi ?

4 - L'initiation à la lecture expressive

5 - Les poèmes de la francophonie : la première feuille "Trois poèmes sur l'école et les enfants du monde. Des ressemblances, des différences... une rencontre"

6 - La seconde feuille "Quelques poèmes africains : "Anges de la terre" de Marie-Léontine TSIBINDA, "Afrique" de David DIOP, "L'homme qui te ressemble" de René PHILOMBE"

7 - Les questionnaires : les réponses des enfants sur la lecture expressive

IV - Analyse et appréciations de l'expérience à partir de l'hypothèse de départ

1 - Difficultés rencontrées

2 - La validation nuancée de l'hypothèse de la rencontre avec l'autre

CONCLUSION


INTRODUCTION

Je lis depuis ma plus tendre enfance et, toute jeune déjà, je me suis rendu compte du formidable pouvoir des mots : les mots ont un sens et la façon dont ils sont utilisés leur confère une signification et une image différentes. La littérature transmet des idées, des images et est souvent porte-parole de celui qui l’utilise, que ce soit un écrivain ou tout un peuple. Je l’ai moi-même ressenti ainsi à la lecture d’"Une saison blanche et sèche", œuvre de l’écrivain afrikaner André Brink parue en 1979 (A Dry White Season), dans laquelle il stigmatise les horreurs commises par des partisans de l’apartheid. A travers ses écrits, il a lutté contre les préjugés qui touchent le peuple noir depuis des siècles et a participé à une prise de conscience des méfaits du racisme, de l’intolérance et de l’incompréhension. Les images qui ressortent de ses écrits sont des images d’acceptation de l’autre avec ses différences pour que des peuples vivent ensemble en paix. La puissance de conviction de la littérature m’a pleinement convaincue que l’écriture et la lecture sont indispensables pour ouvrir l’esprit à d’autres univers que ceux que l’on connaît déjà.

Ceci est particulièrement vrai pour la poésie dans sa représentation "traditionnelle" qui est vectrice d’images particulières représentant un autre univers, un univers plus ancré dans le rêve, les images, les métaphores. C’est à cela que je me suis intéressée dans ce mémoire car la poésie, en véhiculant d’autres images, ne peut-elle pas transmettre des connaissances, et notamment l’expression de connaissances d’autres mondes, d’autres univers, d’autres cultures ? 

J’ai fait des études de F.L.E. (Français Langue Etrangère) et j’ai pris clairement conscience qu’une langue, en l’occurrence le Français, pouvait exprimer les aspirations et idées de divers peuples et de leurs cultures. La notion de francophonie m’a alors paru capitale dans la  transmission de différents patrimoines culturels et ayant découvert une Anthologie de la Poésie Négro-Africaine pour la Jeunesse lors d’un séjour à Abidjan, j’ai pensé qu’il serait intéressant de faire découvrir à des enfants les possibilités de la lecture de tels poèmes surtout pour leurs apports culturels. J’ai également pensé que la lecture expressive serait un bon moyen de mieux appréhender les textes pour participer à cette « rencontre » avec l’autre et son univers, pour mieux aller vers lui.

La question principale de ce mémoire serait donc de se demander si justement la lecture expressive permet - voire facilite - la rencontre avec l’autre et sa culture . La lecture expressive de poèmes de la francophonie constitue-t-elle un moyen d’accès  plus facile pour les élèves afin d’aller à la découverte d’autres cultures véhiculées par leur propre langue, le français ? Les aide-t-elle dans cette démarche ?

J'ai lu que "les images poétiques n'ont pas de frontières", c'est ce que j'ai voulu vérifier dans ce mémoire dans lequel je ferai porter mon étude sur une classe de CE2 de l'école élémentaire "Les Fougères", au Raincy et sur une classe de CM2 du Lycée Français de Barcelone (Espagne).

I - La lecture expressive de textes, et en particulier de poèmes de la francophonie, permet-elle d'aller à la rencontre de l'autre ?

1 - La poésie, moyen d'ouverture sur le monde ?

La poésie véhicule des images poétiques que l'on pourrait penser appartenir uniquement au monde de l'imaginaire. Ainsi un public non éclairé pourrait-il croire que les images poétiques ne sont pas un reflet fiable de la réalité, mais le miroir d'une réalité transcendée, embellie. Les poèmes de la francophonie, la plupart du temps, reflètent bel et bien la réalité des aspirations de peuples qui ont trouvé, par le biais de l'expression poétique, le moyen de défendre des aspirations idéologiques, culturelles et poétiques (voir le texte "La francophonie en quelques mots..." en annexe). Ceci ne vaut pas seulement pour les poèmes de la francophonie et il faudrait se garder de toute généralisation quelque peu hâtive mais il est vrai que c'est un phénomène quasiment magique que de découvrir des peuples et des cultures grâce à l'utilisation d'une langue : le Français. Le choix de poèmes de la francophonie m'est apparu comme un moyen de découverte de l'autre et d'enrichissements, d'ouverture d'esprit afin d'accéder à différentes cultures et façons de penser sa vie et son entourage.

La découverte de L'anthologie de la Poésie Négro-africaine pour la Jeunesse m'a vraiment incitée, par son vaste choix de poèmes destinés aux enfants, à travailler sur ces textes, reflets d'une Afrique au "royaume d'Enfance"- expression empruntée à Léopold Sédar SENGHOR -   très peu connus des enfants. Ces poèmes m'ont paru assez accessibles grâce à leurs contenus et à leur syntaxe, ce qui n'est pas le cas de tous les textes de la francophonie dont les contenus à connotation sensuelle ne sont pas toujours adaptés à l'étude par les enfants. Cependant, j'ai dû m'astreindre à un choix précis adapté à mon public.

2 - Pourquoi le choix de la "lecture expressive" de poèmes

La poésie permet aux enfants d'entrer dans le monde littéraire et d'en découvrir ainsi toutes les richesses et tous les apports qui en découlent. En la poésie, les enfants trouvent un  moyen d'améliorer leur maîtrise de la langue, et la lecture expressive peut efficacement les y aider. Georges JEAN dans son ouvrage La lecture à haute voix s'exprime sur le "pouvoir éclairant" de la lecture de poèmes à voix haute. Selon lui, "Lire à haute voix peut ainsi devenir une incitation forte pour faire de la lecture une arme et des livres ces "munitions" dont parlait Montaigne, pour apprendre, comprendre, rêver, sentir, appréhender les hommes et le monde." La lecture à haute voix et par conséquent la lecture expressive peuvent aider ceux qui la pratiquent à accéder à une meilleure compréhension des textes et donc à celle d'univers différents représentés par les écrivains, les poètes.

3 - La lecture de poèmes de la francophonie, un moyen d'accéder au monde de l'autre ?

La francophonie est un bon moyen à travers la langue française d'accéder à la connaissance d'autres univers que les univers "traditionnels" des poèmes étudiés en classe, c'est pourquoi mon choix s'est porté uniquement sur des poèmes africains, en précisant toutefois aux enfants à l'aide d'un texte explicatif que la notion de francophonie recouvrait d'autres pays et donc d'autres dimensions culturelles. J'ai d'ailleurs pensé qu'il était judicieux de commencer mon approche des poèmes africains par une comparaison avec un poème Français pour bien faire découvrir aux enfants les différences culturelles impliquées par la présence de deux mondes dissemblables. La notion de francophonie n'est d'ailleurs intervenue que plus tard...

4 - La francophonie, pourquoi ?

La francophonie est un mouvement qui tire son nom de la création du géographe Onésime RECLUS en 1880 qui a eu l'idée de classer les populations du monde selon des critères linguistiques. A partir de 1962 et des décolonisations la francophonie est devenue le symbole de l'aspiration à la liberté des peuples opprimés ainsi que l'incarnation de leurs rêves, de leurs valeurs et de leurs idéaux. Le pouvoir de la langue française, héritage culturel, permettait à ces peuples de s'affirmer et d'établir de nouveaux rapports avec le monde.

Il va de soi qu'il est extrêmement difficile d'introduire cette notion auprès d'un jeune public qu'il soit de CE2 ou de CM2, mais je voulais avant tout que les enfants aient une idée de la francophonie et qu'ils comprennent le sens de cette réalité complexe dont ils allaient retrouver des échos dans les poèmes : idées d'égalité entre les peuples, de fraternité, d'ouverture d'esprit, de tolérance... Les enfants ont été sensibles aux idées véhiculées par les poèmes et ils ont été touchés par les diverses images émanant d'eux, assez dissemblables de leur quotidien et de leur vécu, notamment concernant le monde de l'école. 

5 - La maîtrise de la langue à l'école, les textes officiels : "Le plaisir du texte est aussi un plaisir partagé"

Selon Georges JEAN, lire à haute voix stimule le plaisir du lecteur et de ceux qui l'écoutent. La notion du plaisir de lire et surtout de faire partager ses émotions à travers la  lecture à voix haute est présente également dans les textes officiels qui soulignent le rôle capital de la lecture pour l'ouverture d'esprit des enfants. Ces textes officiels insistent clairement sur la mission de l'école qui consiste à enrichir l'univers culturel de l'enfant en lui ouvrant des portes sur des mondes inconnus, surtout au niveau du cycle III : "A partir du cycle III, la lecture devient aussi pour lui (le jeune lecteur) un moyen d'accéder à des mondes nouveaux de connaissances ou d'émotions, à des interrogations encore étrangères à son expérience. Elle devient aussi un véritable instrument d'enrichissement culturel" in La maîtrise de la langue à l'école, 1992.

Ici le rôle de la lecture est défini dans son ensemble mais la lecture expressive ne donne-t-elle pas une dimension supplémentaire aux textes ? Le choix de textes particuliers ne renforce-t-il pas également l'impact de cette lecture expressive sur le ressenti et le vécu des enfants ? Je tenterai de définir plus précisément les finalités de la lecture expressive et l'importance du choix des textes pour sa mise en œuvre dans ma deuxième partie.

II - Essais de définition de la lecture expressive et explications sur le choix des textes

1 - Qu'est-ce que la lecture expressive ?

Il est difficile de définir la lecture expressive de textes qu'il ne faut pas confondre avec la lecture à voix haute, comme j'ai été tentée de le faire à maintes reprises.Selon Georges JEAN, "L'audition fait sens" et il apparaît nécessaire de lire des textes à haute voix pour mieux les comprendre d'une part et pour en faire passer le message et l'émotion dont ils sont porteurs d'autre part. La lecture à voix haute facilite le communication des sentiments à travers la convivialité qu'elle induit grâce au plaisir éprouvé par le lecteur et par celui ressenti par son ou ses auditeurs. Là intervient de nouveau le plaisir partagé du texte ressenti comme une "récompense".

Cependant, la lecture à voix haute telle qu'elle est définie par Georges JEAN se distingue de la lecture expressive qui ajoute une dimension supplémentaire à la lecture. La lecture expressive consiste à partir du matériau sonore de la langue et à jouer avec toutes les sonorités du texte. Ce jeu sonore sur les mots donne une dimension  technique à la lecture expressive, qui sera doublée d'une dimension interprétative, grâce aux modulations, aux intonations, bref à la souplesse de la voix qui donnera ainsi tout son sens au texte qui ne serait pas dévoilé de la même façon avec une lecture dite "simple", même à voix haute.

Le rôle du lecteur devient encore plus prégnant dans la lecture expressive car c'est sur lui que repose toute l'interprétation du texte avec un rythme et des sonorités qu'il fera ressortir par sa lecture. Son rôle est expliqué dans l'ouvrage de Gorges JEAN mentionné plus haut : "Le lecteur à voix haute, lui, reste un lecteur, il ne vit pas son texte (...) il le fait vivre". Le lecteur ici est différent du comédien ou de l'acteur car c'est à travers lui que le texte trouvera sa substance, le lecteur accède au texte grâce à sa façon de lire et peut en découvrir toutes les facettes par la lecture expressive.

La lecture expressive semble être un mode de lecture permettant d'interpréter les textes et d'avoir accès à leurs divers sens grâce à la "prestation" du lecteur qui joue avec les sonorités de son texte, rendues plus présentes grâce à sa voix.

2 - La lecture expressive de poèmes

La place de l'imaginaire dans l'approche de la poésie est capitale, comme cela est rappelé dans l'ouvrage du groupe de recherche d'ECOUEN, Former des enfants lecteurs et producteurs de poèmes. Ici, l'imaginaire est pensé comme moyen de structurer et d'approfondir sa personnalité, surtout pour les enfants, tout en construisant les bases de leur maîtrise de la langue. Le groupe de recherche reprend ainsi la phrase de Michel COSEM (La poésie à l'école, brochure du G.F.E.N., 1983) : "La poésie en augmentant le langage d'une autre dimension que celle traditionnelle de communication utilitaire, nous permet donc d'approfondir et de structurer notre personnalité. Cela est vrai pour l'enfant dans toute sa phase d'apprentissage de la langue, des autres, puis dans celle de la découverte du monde, mais cela est aussi vrai à tout moment".

Ce sont autant d'éléments qui m'ont permis de choisir la poésie à travailler en lecture expressive, car l'outil poésie, permet de situer son lecteur dans un domaine de découvertes perpétuelles. Le lecteur expressif de poèmes est alors en position de chercheur, d'explorateur du sens des écrits qui structureront son être, son esprit, son imaginaire et par là même ses capacités de créateur. Il sera créateur de sons, de rythme, de musicalité lui permettant d'aller à la rencontre de textes poétiques vecteurs de mondes inconnus et de nouvelles dimensions. Le groupe d'ECOUEN le formule de cette manière dans sa recherche sur l'imaginaire : "Enrichir la capacité individuelle à connaître et à comprendre soi-même les autres, le monde. Apprendre à communiquer autrement. Ne fermer aucune porte à l'impossible...". La lecture expressive de poèmes est justement là pour ouvrir tous les possibles des textes, pour ouvrir l'esprit du lecteur, et aiguiser sa curiosité à aller vers l'inconnu.

3 - Les poèmes de la francophonie

A la lumière de ces définitions, je me suis demandé si la lecture expressive avait un rôle plus important à jouer pour interpréter les poèmes de la francophonie. La lecture expressive permet-elle de saisir plus facilement les différences culturelles entre des peuples qui s'expriment dans la même langue, à savoir le Français ? La forme, la musicalité de ce type de texte apparaissent-elles différentes grâce à la lecture expressive ? Enfin la lecture expressive aide-t-elle à transmettre les images poétiques propres à chaque culture, aide-t-elle à les comprendre plus facilement, à les déchiffrer ? Je me suis posé toutes ces questions afin de mettre en place une expérimentation pour introduire la lecture expressive au sein de mes interventions dans les classes.

4 - Petit protocole de l'expérimentation : quelle méthode utiliser pour introduire la lecture expressive ?

a/ Quelles découvertes ont-elles été réalisées grâce à la lecture expressive ? Qu'a-t-elle apporté de plus aux enfants ?

Les enfants de la classe de CE2 A de l'école "Les Fougères" au Raincy étaient déjà conscients de l'importance d'une bonne lecture oralisée et savaient qu'il fallait "mettre le ton" pour rendre un texte vivant. J'avais pu observer cela lors de la lecture d'un texte issu du livre L'orange de Noël, dans lequel une enfant découvre dans son soulier le matin de Noël une orange. L'enfant s'exclame lors de sa découverte et sa maman dit en souriant "C'est une orange" (fruit rare à l'époque à laquelle se passe la scène, ce qui a été expliqué aux enfants). L'institutrice titulaire de la classe a fait remarquer aux enfants que ceci représentait un moment heureux et qu'il fallait le laisser transparaître à la lecture orale. Les enfants avaient donc conscience de l'importance de la tonalité d'un texte, mais selon la conception "traditionnelle", c'est-à-dire n'appliquer que le ton qui "conviendrait" au texte.

Cependant, ils avaient plaisir à réciter, lire et dire des textes et la lecture était favorisée dans cette école avec la fréquentation régulière de la BCD où ils pouvaient emprunter des livres. Ils n'avaient en revanche aucune activité de type théâtre au sein de leur vie scolaire.

Les enfants de CM2 du Lycée Français de Barcelone aimaient aussi beaucoup s'exprimer à l'oral et dire des textes, mais leur niveau de Français était assez hétérogène puisque certains étaient issus de familles françaises mais d'autres provenaient de familles espagnoles ou de nationalités diverses. Certains étaient donc très à l'aise à l'oral alors que pour d'autres l'expression orale était difficile notamment à cause d'un accent assez prononcé. Ces enfants étaient moins à l'aise mais ont fourni beaucoup d'efforts pour participer aux séances de lecture expressive.

 Leur conception du "dire des textes" a été changée car de nouvelles manières de lire   leur ont été révélées.

b/ Travailler sur différentes intonations d'un même texte

J'ai beaucoup insisté sur ma présentation de la lecture expressive aux enfants sur le fait qu'un texte pouvait être dit de différentes façons, avec des intonations diverses. Le premier texte sur lequel ils ont travaillé a été le poème "Quand la vie est un collier..." issu du recueil Fatras de Jacques PREVERT.

Ce texte s'est bien prêté à une initiation à la lecture expressive car différents jeux sonores peuvent être adaptés sur ce texte : les enfants l'ont ainsi murmuré, l'ont dit de façon triste, enjouée et ils ont tous apprécié ce jeu sur les sonorités et les intonations de la langue. Tous ont participé mais certains des enfants se sont vraiment impliqués dans cette lecture expressive, comme Guillaume qui a dit le poème en faisant mine de pleurer, il paraissait vraiment très triste en lisant le texte qui apparaissait comme triste alors que quelques instants auparavant les enfants avaient lu le texte en riant beaucoup pour la façon de lire "enjouée". Ils ont ainsi pu mesurer combien le jeu sur le rythme et les sonorités de la langue était important pour bien appréhender le texte et en saisir toutes les nuances. Ils se sont beaucoup interrogés à l'oral sur les différentes significations du poème et sur ce que le poète avait voulu faire passer comme message et comme émotions à travers son écrit, ceci étant mis en relief par le jeu explorant la voix, ce matériau sonore.

Par la suite les textes de la francophonie ont été lus de façon expressive mais je n'imposais plus de ton qui était laissé au libre choix des enfants. Un même texte a été ainsi lu de façon grave ou amusante selon ce que les enfants ressentaient par rapport au poème et selon la surprise qu'ils éprouvaient à la découverte d'autres univers.

c/ Comment motiver une classe, lui donner envie de se lancer dans la lecture expressive ?

Je n'ai pas eu de difficultés à faire entrer les enfants dans la lecture expressive, que ce soit pour la classe de CE2 ou celle de CM2 qui étaient des classes motivées par tout travail, surtout oral, sur la langue. Pour les CM2, la difficulté majeure a résidé dans le niveau oral de la langue car les enfants les moins à l'aise ont eu plus de mal à s'impliquer dans cette activité. Il y a aussi certains enfants qui se sont montrés timides mais dans l'ensemble, j'ai eu la chance de ne rencontrer aucune réticence particulière. La lecture expressive s'est donc révélée un moyen efficace pour vaincre à la fois les éventuelles timidités et les difficultés pouvant subsister à l'oral. Les enfants désirent participer et s'impliquer dans le projet car les "jeux" de lecture expressive arrivent à bien capter leur intérêt et suscitent leur motivation.

Un tel projet de mise en place de lecture expressive permet donc d'impliquer tous les élèves d'une classe car la motivation du "jeu" sur la langue lui donnant ainsi une dimension plus esthétique permet la réussite de l'activité.

Ilpeut justement être reproché cette entrée dans le monde de la langue orale et de la littérature par ce biais ludique, mais il m'apparaît vraiment nécessaire de le favoriser puisqu'il permet aux enfants de découvrir de nouveaux aspects de leur langue ainsi que des textes riches évoquant des mondes inconnus, ici les poèmes francophones africains.

III - Mise en œuvre pédagogique du projet de lecture expressive

1 - Le contexte : quels contenus pour quel public ?

Mon projet s'est déroulé dans deux contextes différents, l'un en France avec une classe de CE2, l'autre en Espagne avec une classe de CM2.

Je savais que mon public "espagnol" serait composé d'enfants de nationalités différentes et que leur niveau de maîtrise du Français serait variable d'un enfant à l'autre. J'ai songé à adopter des textes différents de ceux que j'avais utilisés en janvier avec ma classe de CE2, mais pour des raisons de commodité, j'ai gardé exactement les mêmes textes en plus de l'initiation reposant sur le texte de PREVERT. Cela me semblait ainsi plus facile de comparer les réactions des enfants et les apports du projet en gardant la même base de travail.

2 - La mise en place du projet : quels moyens ont-ils été utilisés ?

En CE2, la lecture expressive était cadrée dans l'emploi du temps des enfants à raison de trois à quatre séances fixes par semaine. Je pratiquais parfois de petites interventions en lecture expressive en dehors de ces séances fixes mais cela était rare car j'avais un emploi du temps chargé et de nombreux projets à mener de front. C'est l'un des problèmes majeurs de la mise en place du mémoire lors du premier stage en responsabilité car il n'est malheureusement pas notre seul impératif et il est impossible d'y consacrer autant de temps que nous le souhaiterions.

Pour le CM2, le cadre était totalement différent, car je n'ai pu intervenir qu'une journée et demie au Lycée Français. J'ai donc introduit l'initiation à la lecture expressive le premier jour, ainsi que la lecture de la première feuille de poèmes francophones et le second jour, la moitié de la journée au moins a été consacrée à la lecture expressive des autres textes. Cela a été court mais fructueux car très intéressant au niveau des réactions des enfants.

3 - Ma démarche : quels textes ai-je choisis et  pourquoi ?

J'avais décidé de pratiquer la lecture expressive de poèmes de la francophonie lors de mes séances, en pensant que la lecture expressive de tels poèmes permettrait aux enfants de découvrir d'autres univers que ceux auxquels ils étaient habitués, de découvrir d'autres cultures par le biais de leur langue et enfin de réagir à cela en abordant des thèmes comme le racisme, l'égalité, le respect de l'autre et de son identité culturelle, la tolérance... Cela pouvait paraître bien  ambitieux pour des enfants du début de cycle III, mais je me suis rendu compte que ces thèmes avaient un certain impact sur les enfants et que les enfants de CE2 partageaient de nombreuses opinions sur ce sujet. Il est vrai qu'ils étaient sensibilisés à la question des droits de l'homme et de l'enfant car cela faisait partie du projet d'école en éducation à la citoyenneté.

Les enfants de CM2 étaient déjà réceptifs à ces thèmes et j'ai d'ailleurs été déçue de leur léger manque d'enthousiasme pour la découverte d'autres cultures. En y réfléchissant a posteriori je me suis rendu compte que les enfants du Lycée Français étaient déjà habitués à vivre dans un environnement cosmopolite et ont moins vécu un sentiment d'altérité et d'inconnu que les enfants du CE2, ce qui ressort dans les questionnaires que j'avais donnés à remplir, dans l'objectif d'évaluer les apports des séances de lecture expressive. A la question "Penses-tu que la lecture de poèmes de la francophonie te donne envie de connaître d'autres cultures ?", Oriol (Epagnol) a répondu : "Non parce que j'en connais plusieurs cultures" et Clémentine (Franco-Espagnole) a écrit : "Bof car elles n'ont pas beaucoup de différences et on apprend les mêmes choses".

Mais en général le choix de poèmes de la francophonie s'est révélé judicieux car ces écrits ont permis grâce à leur lecture expressive d'aborder différents thèmes universels - racisme, égalité, tolérance - d'éducation à la citoyenneté et de vraiment rencontrer les différences culturelles d'autres peuples.

4 - L'initiation à la lecture expressive

Comme je l'ai mentionné plus haut, l'initiation à la lecture expressive s'est faite par l'intermédiaire du poème "Quand la vie est un collier..." de PREVERT. J'ai adopté la même méthode dans les deux classes en demandant d'abord aux enfants comment, à leur avis, on devait lire un texte à l'oral, s'ils avaient une idée du jeu sonore que l'on pouvait utiliser pour lire un poème , et comment grâce à la lecture expressive on pouvait donner différentes dimensions à un texte pour l'interpréter plus facilement en lui donnant différents rythmes et tonalités. Le texte a été successivement lu de façon murmurée, rapide, enjouée, triste et les enfants se sont beaucoup amusés à jouer avec ces rythmes et ces tonalités. Nous avons ensuite verbalisé ensemble les significations éventuelles du texte, apparues plus facilement semble-t-il grâce à la lecture expressive, car la langue, à travers un jeu sur le matériau sonore, donne toutes ses dimensions signifiantes au texte, elle le révèle.

5 - Les poèmes de la francophonie : la première feuille "Trois poèmes sur l'école et les enfants du monde. Des ressemblances, des différences... une rencontre"

J'ai donné cette feuille aux enfants sans leur indiquer que seul le premier poème "La blanche école où je vivrai" de René-Guy CADOU était un poème français et que les deux autres, "Ecole" et "Belle ronde" du même auteur Kébé M'BAYE GANA, étaient des poèmes sénégalais. Les enfants pouvaient remarquer que le nom de l'auteur était étranger et quand je leur ai posé des questions sur le texte, ils l'ont mentionné.

J'ai choisi ces textes car ils montraient une vision de l'école différente et le poème "Belle ronde" s'exprimait sur tous les enfants du monde, ces thèmes sont proches des enfants et m'ont semblé être une bonne introduction à la "découverte de l'autre".

J'ai d'abord lu chacun des poèmes à haute voix, j'ai fait lire les enfants silencieusement puis quelques uns les ont lus à leur manière expressive, en donnant le rythme et la tonalité de leur choix. Ensuite une discussion sur les thèmes de l'école, de l'égalité et du racisme s'est engagée avec une réflexion un peu plus marquée de la part des enfants de CE2 qui ont formulé des remarques plus pertinentes sur la couleur de peau des enfants, sur le fait que, quelle que soit la couleur de peau, les enfants sont égaux, sur les missions de l'école qui sont différentes en Afrique où les enfants au lieu de s'amuser et jouer "apprennent à être hommes", c'est ce qui les a le plus impressionnés à la lecture des poèmes. Les enfants de CM2 ont moins formulé de remarques probablement pour les raisons que j'ai évoquées précédemment, et aussi peut-être parce que leur expression orale était un peu moins aisée. Mais il est clair que la lecture expressive les a aidés à réfléchir davantage sur les textes, à se poser plus de questions et à ressentir les émotions et sentiments communiqués par les auteurs, comme cela est ressorti dans les verbalisations que nous avons réalisées ensemble.

J'ai distribué plus tard aux enfants un texte sur la francophonie pour les aider à comprendre ce que recouvrait cette notion, ainsi qu'une carte représentant l'Europe et l'Afrique. Nous avons aussi évoqué les autres pays de la francophonie et je les ai localisés sur un planisphère. Les échanges ont  ainsi pu être riches car recouvrant plusieurs disciplines en plus de la maîtrise de la langue, la géographie, l'instruction civique...

6 - La seconde feuille "Quelques poèmes africains : "Anges de la terre" de Marie-Léontine TSIBINDA, "Afrique" de David DIOP, "L'homme qui te ressemble" de René PHILOMBE"

Cette feuille contenait des poèmes d'un abord assez difficile pour des enfants de cycle III, ce qui a été mentionné par mon IMF en visite dans ma classe, excepté le poème "L'homme qui te ressemble" que l'on peut notamment trouver dans certains manuels de lecture. D'ailleurs les enfants du Lycée Français l'avaient étudié en CE2, et ils ont  d'ailleurs été nombreux à le choisir pour le lire devant tout le monde lors d'une lecture individuelle qui s'est faite au tableau, ce qui est logique si l'on considère qu'ils le maîtrisaient mieux au niveau linguistique.

La lecture expressive de ces textes était difficile pour les enfants, même après entraînement chez eux - ils s'entraînaient régulièrement à lire pour pouvoir avoir le plaisir de lire le poème de leur choix devant toute la classe au tableau - et j'avais choisi "Anges de la terre" pour ses similitudes avec "Belle ronde" au niveau du vocabulaire - thème des enfants - et de sa forme. Le poème de David DIOP évoque l'Afrique dans son contexte historico-culturel avec notamment le thème de l'esclavage mais sa difficulté n'a pas poussé les enfants à beaucoup s'exprimer à ce sujet même si je les ai guidés en ce sens. "L'homme qui te ressemble" a beaucoup plu aux CE2 car la répétition de ses termes comme dans "Belle ronde" rend son abord plus aisé. D'ailleurs ces deux poèmes sont ceux dont les enfants de CE2 se sont le plus inspirés pour la production d'écrits "à la manière de ..." que j'ai mise en place par la suite.

Les enfants ont été dans l'ensemble très réceptifs à cette rencontre de l'univers des peuples africains et de sa richesse culturelle et ont été sensibles aux messages portés par les textes et qu'ils ont fort bien saisi, grâce à la lecture expressive très certainement. Ceci est en partie validé par les questionnaires que j'ai remis aux deux classes (voir annexes), l'un de neuf questions assez élaborées voire trop difficiles pour les CE2, et l'autre de trois questions pour les CM2, ainsi que par les discussions que j'ai engagées avec les enfants.

7 - Les questionnaires : les réponses des enfants sur la lecture expressive

Certaines questions au questionnaire des CE2 relevaient de l'analyse des textes et étaient trop difficiles pour la plupart - je m'en suis rendu compte en ayant maintes difficultés pour récupérer les feuillets remplis ! - mais ce qui m'intéressait surtout était de savoir s'ils avaient bien compris le rôle de la lecture expressive et si la lecture expressive leur avait permis effectivement de mieux comprendre les textes abordés et leurs contenus. Mon idée sur cette question était plutôt positive, d'après ce que j'avais pu comprendre des verbalisations après lecture. J'avais de plus remarqué que les enfants s'étaient tous impliqués dans l'activité et y avaient pris plaisir. C'est ce que j'ai voulu évaluer et valider grâce aux questionnaires.

a/ Le questionnaire des CE2

Ce questionnaire comprenait neuf questions et mon objectif principal était de faire s'exprimer les enfants sur les apports de la lecture expressive des poèmes africains d'expression française.

Le questionnaire était un peu trop élaboré pour le niveau des enfants mais les réponses m'ont beaucoup apporté. En effet, non seulement les enfants ont apprécié les séances de lecture expressive et les textes avec leur thématique spécifique mais de plus ils m'ont communiqué clairement les apports des séances dans les réponses faites au questionnaire. La plupart ont souligné l'importance de la lecture expressive pour mieux comprendre les textes et leurs différents sens. La réponse de Léa à la question six : "Penses-tu que la lecture expressive joue un rôle important pour lire les textes ou une lecture "simple" suffit-elle ?"  est significative : "Je pense que la lecture expressive aide  mieux à comprendre le sujet de l'histoire". La réponse de Laurène va également dans ce sens : "Oui la lecture expressive joue un rôle important pour lire les textes ou une lecture parce que ç'a m'a aidée à voir les sens de la poésie" et celle d'Inès : "Je préfère la lecture expressive parce qu'on comprend mieux". La majorité des enfants a répondu ainsi hormis quelques uns pour lesquels la lecture "simple suffit largement", comme pour Marco qui a répondu de cette façon.

Cependant, ma question était relativement mal formulée car certains enfants ont répondu que cela suffisait mais en s'exprimant sur la lecture expressive et non sur une lecture "simple". Aussi le questionnaire de Jade présente-t-il une contradiction évidente : à la question cinq "La lecture expressive t'a-t-elle aidé à mieux comprendre le sens des trois poèmes  (première feuille) ?", il a écrit : "Oui la lecture expressive m'a aidé à mieux comprendre. Parce que le lecteur s'exprime bien", ce qui prouve qu'il a bien compris les enjeux de la lecture expressive mais à la question six, il répond : "Non elle ne joue pas un rôle important", ce qui contredit ce qu'il avait écrit auparavant.

Le questionnaire a donc été un outil appréciable pour valider mon hypothèse selon laquelle la lecture expressive permettait de mieux comprendre des textes et d'aller plus facilement à la rencontre de l'autre, mais avec des nuances car les questions pas toujours bien formulées pouvaient infirmer certaines réponses et faire ressortir des contradictions. Ceci dit, le questionnaire m'a donné une idée générale du ressenti des enfants par rapport à l'activité et qui est plutôt positif.

b/ Le questionnaire des CM2

Ce questionnaire était beaucoup plus court faute de temps mais les réponses des enfants vis-à-vis de la lecture expressive ont été dans l'ensemble positives comme pour les CE2. A la question une  "La lecture expressive t'a-t-elle aidé à comprendre les poèmes ?", la plupart ont répondu positivement. Certains ont expliqué pourquoi, comme Anna (Espagnole) : "Oui parce qu'on s'arrête dans le bon endroit. Alors c'est joli et tu peux le comprendre", je pense qu'ici Anna s'exprime sur les différentes tonalités données aux textes qui le rendent chaque fois différent et facilitent sa compréhension. Jean-Paul (Franco-Espagnol) : "Oui parce que quand on lit plus lent c'est plus facile à comprendre" rejoint ici Anna. Catalina (Espagnole), quant à elle, répond : "Oui parce qu'on met le ton" et là j'ai pensé que je n'avais pas su bien expliquer les enjeux de la lecture expressive, puisque justement il n'existe pas un seul "ton". Le questionnaire m'a permis de me rendre compte que la majorité des réponses positives des enfants quant aux apports de la lecture expressive constituait un bilan des séances "réussi" puisque mon objectif était atteint.

IV - Analyse et appréciations de l'expérience à partir de l'hypothèse de départ

1 - Difficultés rencontrées

a/ Le choix des textes et les contenus

Comme je l'ai déjà mentionné, les poèmes francophones sont souvent     porteurs de connotations sensuelles ou sexuelles qui sont impossibles à traiter avec des enfants. Aussi ai-je dû consacrer un assez long temps de recherche de textes adaptés aux enfants. Les textes de Léopold Sédar SENGHOR étaient par exemple d'un abord difficile. J'avais également sélectionné les textes de l'Algérien Rabah BELAMRI, mais je n'ai pu les exploiter par manque de temps. J'ai évoqué ce problème de gestion du temps plus haut mais il est vrai qu'il est très limitatif d'élaborer une étude de tels textes et d'aborder la complexité d'une notion comme la francophonie en quatre semaines seulement ! L'anthologie de la Poésie Négro-Africaine pour la Jeunesse m'a été d'un grand secours mais il est vrai que j'ai dû faire attention au choix des textes car mon intention n'était pas de perturber les enfants ni les parents qui auraient pu considérer certains textes avec désapprobation. J'ai notamment longuement hésité pour mon tri poétique sur le thème de l'école et des enfants du monde, car un poème intitulé "Ecole musulmane" m'avait beaucoup touchée mais j'ai eu peur que l'on ne m'accuse éventuellement de prosélytisme à cause de certains passages de cet écrit de Robert-Edward HART (in Le Poème de l'Ile Maurice), poète mauricien.

Il est donc difficile de faire le "bon choix" des textes qui doivent à la fois être proches des préoccupations des enfants,  leur ouvrir également les yeux et l'esprit sur d'autres mondes, et se prêter à un jeu sonore..

b/ La non compréhension de la lecture expressive

Il est malheureusement impossible de faire comprendre à tous les enfants les enjeux de la lecture expressive et certains l'ont démontré à la lecture des réponses des questionnaires, car ils n'ont pas tous vu l'intérêt d'une telle activité.

Je pense que je me suis peut-être parfois mal exprimée et je n'ai probablement pas su expliquer, ni leur faire découvrir, tous les enjeux de la lecture expressive. Cela fait partie de mes erreurs , tout comme le choix des textes parfois un peu difficiles et la construction d'un texte sur la francophonie parfois hermétique pour mon jeune public.

2 - La validation nuancée de l'hypothèse de la rencontre avec l'autre

Les enfants sont allés à la rencontre des textes sans réticence. Grâce à la lecture expressive, ils ont pris conscience des messages véhiculés par les textes et les thèmes abordés ont été retrouvés dans la production d'écrits "à la manière de...". Ils ont réalisé des écrits selon les modèles "Belle ronde" de Kébé M'BAYE GANA avec répétition de couleurs de leur choix et "L'homme qui te ressemble" de René PHILOMBE avec répétition d'un refrain qui était  "Ouvre-moi mon frère... ! "dans le texte. J'avais demandé aux enfants de ne pas reprendre les mêmes termes des textes et si certains l'ont fait malgré tout, les autres ont réalisé des productions porteuses de tous les thèmes abordés dans les poèmes africains : la couleur de la peau, l'égalité, la tolérance, la liberté... Ils ont été sensibles au thème majeur du racisme et les productions font état de la rencontre avec l'autre et l'inconnu à travers ces sujets universels.

Un exemple : le poème de Fabio (CE2) inspiré de "Belle ronde", intitulé "Chacun sa couleur".

                               Chacun a sa couleur

                               La couleur de sa peau

                               La couleur de son cœur

                               On est tous pareil

                               Peu importe sa couleur

                               Ce n'est pas important

                               On a chacun sa couleur

                               La couleur de sa peau

                               La couleur de son cœur

                               Qu'on soit noir

                               Qu'on soit blanc

                               Qu'on soit jaune

                               Qu'on soit rouge

                               On est  pareil

                               La couleur de sa peau ne compte pas

                              Ce qui compte c'est la couleur de son cœur.

  Les enfants ont manifesté un véritable plaisir d'écrire ces textes et de venir les lire en lecture expressive au tableau s'ils le désiraient. Ils sont vraiment allés à la rencontre de l'autre à travers les poèmes africains, mais ont été guidés dans cette rencontre par mes interventions, on peut alors douter de l'authenticité de cette rencontre. En outre, ils n'ont pas manifesté de véritable désir d'aller plus loin dans les rencontres avec "l'étranger" car parfois j'avais l'impression que les textes recouvraient une réalité qu'ils avaient du mal à imaginer.

Les enfants, grâce à la lecture expressive de tels textes, ont pu mesurer combien les impacts de la littérature sont multiples car cette discipline permet d'aborder d'autres matières comme notamment l'instruction civique. Les petits Espagnols avaient étudié la Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen ainsi que la Déclaration Universelle des Droits de l'Homme du 10 décembre 1948 (proclamée par l'assemblée Générale des Nations Unies) et nous avons relié les poèmes aux articles des Déclarations comme "Article Premier : Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits" (DDHC) ou "Article 2 : Chacun peut se prévaloir de tous les droits et de toutes les libertés proclamés dans la présente Déclaration, sans distinction aucune, notamment de race, de couleur, de sexe, de langue, de religion, d'opinion politique ou de toute autre opinion, d'origine nationale ou sociale, de fortune, de naissance ou de toute autre situation." (DUDH).

Nous avons donc discuté du racisme, et lu de plus d'autres poèmes issus de Lahologie de poèmes contre le racisme rassemblés par Jean-Marie HENRY, ainsi qu'un conte intitulé Le pagne bleu de Jocelyne SAUVARD racontant l'histoire d'une petite fille dont la maman est africaine et qui part vivre à Paris chez sa grand-mère paternelle. La différence a été aussi un thème abordé d'autant plus que la plupart des enfants provenaient d'un milieu pluriculturel. Un enfant , Nelson, de mère algérienne et de père marocain vivant en Espagne, a même partagé avec nous son histoire car il est né le jour de la libération de Nelson MANDELA, d'où l'origine de son prénom, et nous avons de ce fait introduit la notion d'apartheid que les enfants ne connaissaient pas.

CONCLUSION

La lecture expressive a aidé les enfants par le biais des poèmes francophones, notamment africains, à aller à la rencontre de l'inconnu, de cet autre qui leur sera désormais un peu moins étranger, et à prendre conscience des jeux sonores que l'on peut réaliser avec la langue qu'ils utilisent constamment : le français..

Il apparaît, selon la titulaire de la classe de CE2, que les enfants sont sortis "mûris" de cette expérience et leur esprit s'est ouvert à d'autres préoccupations, ils ont découvert un monde nouveau et riche d'enseignements.

Les enfants étaient très demandeurs d'expression orale et ont pris plaisir à lire et dire des textes de façon expressive, comme en a témoigné la lecture de leur production de poèmes ou celle du concours d'expression écrite que j'avais organisé et qui leur permettait d'aller lire leur travail au tableau.

La mise en scène dans la lecture expressive est importante, car ainsi les enfants prennent cette activité au sérieux et ce n'est plus seulement un jeu sur la langue pour eux, mais aussi une implication de leur part prouvant qu'ils veulent donner le meilleur d'eux-mêmes, ce qui les aide à vaincre des obstacles comme la timidité ou des difficultés de niveau linguistique.

Le rôle de l'enseignant est celui de guide, il doit aider les enfants à mettre cette activité en place en laissant au plaisir du jeu sur la langue la plus belle part, ce qui rejoint l'idée du groupe de recherche d'ECOUEN : "Pour l'enseignant, faire pratiquer la poésie à l'école, c'est mettre en place au sein de la classe un dispositif créateur de relations stimulantes et dynamiques qui va développer chez chaque enfant le désir et la capacité de lire, de dire et de produire des poèmes". C'est ce plaisir gratuit, pur, de dire les textes - sans aucune contrepartie, comme le fait de recevoir une bonne note par exemple, concept auxquels ils étaient très attachés - que j'ai souhaité susciter chez les enfants et auquel ils ont répondu avec enthousiasme. 


Sommaire des mémoires

Mots clés

Début de page