Isabelle Lefèvre-Rouzy, 1998
La ritualisation des moments de lecture par l’adulte aux enfants du cycle 1 
Un moyen de faire naître le plaisir de lire ?


Former des lecteurs

Niveau : École maternelle (PS)
Mots clés : Entrée dans l'écrit, Lecture


INTRODUCTION

I - ANALYSE DES DIFFERENTES RECHERCHES A CE SUJET

   1 La lecture et ses caractéristiques

   2 Le plaisir de lire

    3 Ritualiser la lecture

II - ANALYSE DE L’EXPERIENCE MISE EN PLACE EN CLASSE

    1 Introduction

    2 Les critères de réussite retenus

   3 Analyse de l’expérience du calendrier de l’avent en petite section

CONCLUSION

BIBLIOGRAPHIE


Introduction

Un enfant qui ne rencontre pas le livre dans son milieu familial a-t-il les mêmes chances d’accéder à la lecture qu’un enfant baigné dans les livres dès sa petite enfance ?La réponse est sans doute non ! Alors comment faire pour essayer, dès l’entrée à la maternelle, de gommer ou plutôt de réduire cet écart ? Comment s’y prendre pour faire entrer tous les enfants dans le monde de l’écrit ?

En lisant, à haute voix, des histoires aux enfants.

La littérature enfantine est très riche, bien adaptée et beaucoup d’écoles possèdent une B.C.D. ou une bibliothèque de classe. Mais comment faire pour que ces lectures permettent effectivement aux enfants d’accéder au plaisir de lire, pour qu’elles rendent naturel leur contact avec le livre ? La réponse se trouve sans doute dans la qualité des livres présentés mais aussi dans la fréquence des rencontres entre le petit enfant et la magie du livre. Ne serait-il pas possible d’appliquer au cycle 1 ce que préconise M. Peltier (Apprendre à aimer lire, Hachette éducation ) pour des enfants du cycle 3 : proposer chaque jour à un moment ritualisé de la journée la découverte d’une histoire, cette ritualisation entraînant petit à petit l’enfant dans le monde de l’écrit avec ses surprises, ses émotions, ses découvertes ? Les rituels sont déjà utilisés en maternelle pour permettre à l’enfant d’acquérir des repères spatio-temporels, des habitudes de vie collective. Pourquoi ne pas les utiliser aussi pour faire découvrir le plaisir du lire ? Si l’on s’engage dans cette voie, comment faut-il organiser et utiliser ce rituel ? Mais n’y a-t-il pas aussi risque que le rituel se transforme en habitude, subie plutôt qu’attendue par les enfants, en automatisme sans grande signification, en passage obligé provoquant plutôt rejet et ennui au lieu de plaisir ?

L’étude proposée va essayer de répondre à ce questionnement, en présentant les activités qui ont été mises en place sur le terrain et en faisant l’analyse critique.

I ANALYSE DES DIFFERENTES RECHERCHES SUR LE SUJET

1 La lecture et ses caractéristiques

-Les fonctions de la lecture

" On ne lit pas pour lire mais pour communiquer avec les autres, pour prélever de l’information, pour trouver du plaisir devant une histoire, un style " (Causse R., Tout pour faire aimer les livres).

-Quel est le processus d’apprentissage de la lecture ?

L’entrée dans l’écrit est un phénomène à trois dimensions : culturelle, sociale et cognitive " (Chauveau G., Histoires à dire et à écrire)

-Quelles sont les conditions d’accès à la lecture ?

M. Peltier (Apprendre à aimer lire )propose une analyse ayant pour titre " Les compléments circonstanciels de la lecture " dans laquelle il affirme que, pour que l’école rende les enfants lecteurs, elle doit agir sur quatre aspects précis de la lecture :

-" les lieux de lecture (école, librairie, bibliothèque) "

-" les moments de lecture en classe "

-" le rythme de la lecture "

-" le plaisir de lire "

Cette analyse concerne le cycle 3 mais il propose de nombreuses pistes qui peuvent être exploitées à différents niveaux. Il introduit aussi la notion de ritualisation de la lecture.

 

2 Le plaisir de lire

va, comme le décrivent F. Mathevon (Des livres, c’est bon pour grandir, Inter BCD n°8 sept 97)ou R.Causse (ibid.),consister en une relation privilégiée entre "l’ utilisateur du livre " et  " l’objet livre " ou entre " utilisateur " et " contenu du livre ".

Lire pour le plaisir, c’est donner du sens à l’acte de lire. C’est, comme l’explique R.Causse, " une motivation, un moteur, un stimulant " qui permet " de dépasser le stade de la lecture utilitaire " (ibid.).

Le plaisir de lire est un des facteurs de réussite dans l’apprentissage de la lecture. Il faudra donc toujours prendre garde à éveiller des sentiments positifs quand on lit un livre à un enfant et trouver un juste équilibre entre le " trop " et le " pas assez " car on peut aussi imaginer que trop de lectures ou des lectures mal adaptées pourraient détourner un enfant des livres.

3 Ritualiser la lecture

-Comment développer le plaisir de lire en maternelle ?

" Lire beaucoup, lire souvent, varier les types de support et d’écrits, voir lire, c’est la meilleure manière de favoriser un comportement de lecteur, une appétence face au livre " (Mathevon, ibid.). On peut y associer une cinquième recommandation qui serait " entendre lire ".

-Ritualiser la lecture, pourquoi ?

Ritualiser la lecture est un des moyens qui permettent de proposer aux enfants des rencontres fréquentes avec le livre.

La ritualisation des moments de lecture permettrait, d’après M.Peltier, de faire entrer les enfants encore insensibles au plaisir de lire dans le groupe des enfants ayant déjà découvert ce sentiment face aux livres, le rituel étant assimilable à une initiation permettant l’accès à un groupe social précis. Cet aspect est souligné par J.Foucambert (L’enfant, le maître et la lecture, Nathan pédagogie) : " ce qui peut sembler intéressant dans ces situations, c’est le recours au livre comme facteur d’intégration dans un groupe qui valorise cette lecture ".

Ritualiser les moments de lecture du maître semble être un moyen permettant à la fois le " bain de lecture ", la découverte du plaisir du livre et la mise en place d’un projet de lecteur. C’est ce que l’étude en situation va essayer de confirmer ou d’infirmer à travers une expérience menée en petite section de maternelle.

 II Analyse de l’expérience mise en place en classe de PS

1 Introduction

L’expérience menée avait pour objectif de recueillir des informations permettant d’infirmer ou de confirmer l’hypothèse posée : la ritualisation de la lecture permet d’aider à faire accéder au plaisir de lire d’un album. Elle répond à la question : Comment organiser le rituel de lecture d’un album au cycle 1 ?

Les informations recueillies lors de l’expérience menée en classe seront comparées aux critères de réussite fixés, ce qui permettra de mettre en évidence les difficultés rencontrées, les dysfonctionnements constatés…

2 Les critères de réussite retenus

-Ecoute et qualité d’écoute

Ce critère sera rempli si le maître réussit à capter l’attention des enfants pendant la lecture et à la garder tout au long de la lecture.

-Implication des enfants dans la lecture (plaisir du livre)

Cette implication peut être mentale ou intérieure, extérieure, orale, physique. Ce critère sera rempli si l’une des implications existe.

-Attente, demande d’autres lectures

Ceci concerne " l’après lecture ", la lecture n’ayant atteint son but que si elle a donné envie de faire d’autres lecture à l’enfant.

-Construction par l’enfant d’un projet de lecture :

demande de nouveaux livres , recherche des livres déjà lus…

-Evolution (positive) du comportement de l’enfant

face au livre

-Amour des livres et envie d’apprendre à lire

Ce critère est impossible à vérifier dans le cadre de ce mémoire.

3 Analyse de l’expérience du calendrier de l’avent en PS

-Description

Le calendrier a été utilisé comme support. Il fallait chercher à donner un sens aux lectures que j’allais faire aux enfants. Pour cela un grand calendrier fonctionnant comme un calendrier de l’avent traditionnel a été mis en place. Chaque case contenait un livre à découvrir ensemble chaque jour.

Choix effectué pour motiver les enfants :

C’est l’effet surprise qui a été retenu.

Choix effectués pour toucher un maximum d’enfants :

On a choisi une grande diversité de livres afin que chacun puisse accéder à quelques livres qui le touchent et lui donnent envie de les relire ou d’en lire d’autres.

D’autre part la découverte des livres s’est faite de différentes manières.

Choix effectués pour trouver une place dans l’organisation de la classe :

-l’espace regroupement

-en fin de matinée entre la récréation et le départ à la maison. Mais il aurait été préférable de le placer en début de matinée.

Description de la situation mise en place

Le calendrier est construit à l’aide de boîtes de chaussures superposées formant autant de cases qu’il y avait de jours jusqu’à Noël. Sur chaque case est inscrite sur une étiquette de couleur la date correspondant au jour d’ouverture.

Un mur d’images est constitué de toutes les couvertures des livres du calendrier.

Des étiquettes contiennent chacune un des titres de livres lus.

Un classeur est utilisé. Il est vide au début.

La première séance est consacrée à la découverte du calendrier(forme, couleur…). Puis deux séances permettent de faire découvrir son utilisation et de mettre en place les règles d’utilisation.

Chaque jour, jusqu’à la fin du stage, un enfant découvre un livre en ouvrant la case du jour et le montre à ses camarades. Ceux-ci doivent repérer sur le mur d’images la couverture du livre du jour. Un autre enfant est chargé de ranger cette photo, extraite du mur d’images, dans le classeur. L’étiquette (associée à la photo dans la pochette accrochée au mur d’images) est collée sur la case correspondant à l’album du jour.

A tout moment de la journée les enfants peuvent s’installer dans le coin regroupement pour le lire, feuilleter le classeur des premières de couverture.

Parallèlement à cette activité, chaque enfant va fabriquer un mini calendrier de l’avent (6 cases) fonctionnant sur le même principe. Il sera destiné aux six jours de vacances restant avant le jour de Noël. Il contiendra six objets fabriqués par l’enfant, objets ayant tous un lien avec l’écrit : un catalogue des vingt cinq livres du calendrier, un petit livre fabriqué en classe à partir d’un travail sur le sapin et les couleurs…

-Le recueil d’informations : présentation et analyse

Deux modes de recueil d’informations ont été utilisés :

-l’observation des enfants pendant la lecture et hors lecture

-l’utilisation d’un questionnaire rempli par les parents en fin de stage

L’observation a été limitée à celle de 5 enfants choisis en fonction de leur âge et de leur personnalité (joueur, bavard, très intéressé, came, timide…).

L’absence répétée de certains fausse parfois les observations mises en place du fait du petit nombre d’enfants observés.

Le premier recueil d’informations est une grille qui permet de comparer le comportement des cinq enfants et du groupe classe pendant la lecture de douze des livres du calendrier. Il est ans doute le plus fiable car il a été établi pendants les lectures ou juste après. Il va permettre d’étudier les réactions des enfants pendant les lectures et donc de voir si se développent au fil des lectures intérêt, participation plaisir au contact des histoires. Cependant il est difficile d’en faire une synthèse car le comportement des élèves a beaucoup varié en fonction des livres découverts.

On peut remarquer cependant que l’attitude des enfants pendant la lecture traduit leur entrée dans le livre et l’utilisation qu’ils en feront par la suite, qu’une participation orale active ou une écoute de qualité implique une utilisation du livre après la lecture, que les livres demandant une participation physique des enfants sont plus utilisés que les autres.

La grille mise en place pour le deuxième recueil d’informations permet de pointer le comportement face au livre des cinq enfants et du groupe classe à partir de critères d’observation portant sur la fréquence des contacts avec le livre, le comportement général face aux livres, le comportement avec l’objet livre et celui face au contenu du livre. Elle permet aussi d’étudier quel impact ont eu à court terme ces lectures hebdomadaires mais surtout d’observer d’éventuelles évolutions pendant le mois. Mais elle ne donnera pas d’informations quant à la durabilité de cette imprégnation et très peu quant à sa qualité car il aurait fallu sans doute observer les enfants sur un trimestre au minimum.

L’observation continue sur le mois permet d’observer :

-l’appropriation progressive de l’objet livre et le passage du stade d’observateur au stade de lecteur de Mina (issue d’un milieu non francophone, ne parle pas du tout en début de stage) ainsi qu’une progression régulière de la qualité de l’intérêt.

-une légère progression dans ces trois domaines pour Roland (peu attentif, joueur, bavard)

-une instabilité de comportement de Marion avec régression en quatrième semaine.

Trois remarques à faire :

-l’intérêt de Mina pour les livres a correspondu à l’apparition de ses premières paroles en classe. Souvent elle a eu recours aux livres et aux illustrations pour accompagner cette parole, pour solliciter des approbations.

-l’instabilité de Marion peut s’expliquer par des prises de médicaments très forts.

-Margot (timide, calme, très intéressée, vive) et Solange (calme, timide) n’ont pas évolué visiblement mais l’observation est faussée par leurs absences.

Le questionnaire compose le troisième recueil d’informations. Il a été transmis aux parents accompagné d’une lettre explicative et du mini calendrier de l’avent, la veille des vacances. Il devait permettre de savoir quelles répercussions avait eues à la maison le travail fait en classe, notamment en ce qui concernait le comportement de l’enfant face au livre.

Mais seulement huit enfants l’ont rapporté, la plupart d’entre eux ont déjà un rapport fréquent avec le livre et ce travail mené en classe n’aura pas modifié significativement le rapport de ces enfants au livre.

La formulation des questions n’était pas toujours assez claire. Un tel questionnaire n’apporte pas forcément des réponses objectives soit parce que les parents se sentent jugés à travers les réponses qu’ils donnent soit parce qu’ils ont envie d’aider le rédacteur du questionnaire.

Les résultats peuvent être organisés comme suit :

-Compréhension et réinvestissement :

6 sur 8 semblent avoir intégré le projet du calendrier et réinvesti à la maison le travail fait en classe.

-Evolution du comportement :

Une majorité de réponses tend à montrer que le comportement de l’enfant face au livre a évolué et que le rituel de la lecture est important.

-Comportement à la maison :

Les réponses tendent à montrer que l’enfant a déjà un comportement de lecteur à la maison.

-Comparaison entre les résultats obtenus et les critères de réussite retenus

Le critère d’écoute est partiellement rempli :

Cette écoute dépend à la fois du livre, du maître (mise en scène…), des enfants (disponibilité).

Ce résultat montre l’importance de trouver une lecture qui soit génératrice de plaisir, qui devra retenir, intéresser l’enfant.

Le critère d’implication dans le projet est partiellement rempli :

Nous n’avons pas d’autre indication si ce n’est une bonne participation de certains en classe. La réussite de ce deuxième critère (caractérisé par l’implication de l’enfant dans la lecture) semble entraîner la mise en place d’un projet de lecteur ( l’enfant retournant choisir le livre après la lecture pour le lire seul). On peut alors émettre l’hypothèse selon laquelle plus l’enfant rencontrera de situations de lecture où il pourra s’impliquer, plus il découvrira le plaisir de lire et plus il se forgera son propre projet de lecteur.

Le critère " attente de nouvelles lectures " est non évaluable

Les résultats du questionnaire donné aux parents seraient très encourageants s’ils concernaient tous les enfants de la classe. La réussite ou l’échec de ce critère n’est donc pas établi.

Le critère " construction d’un projet de lecteur " est partiellement réussi

En posant les mêmes réserves quant à sa validité, le questionnaire semble prouver que pour les enfants qu’il concerne ce critère est réussi.

En ce qui concerne les autres enfants, on peut affirmer que Mina, d’après les grilles d’observation, a construit un petit projet de lecteur : elle utilise le livre comme support pour progresser dans l’apprentissage de la langue.

Le critère évolution " est rempli pour Mina.

L’analyse des grilles met en évidence l’évolution significative du comportement de Mina.

Cependant l’expérimentation est trop courte pour être significative pour la plupart des enfants sauf pour une enfant partant de " très bas ". Les autres enfants Roland, Solange et Marion ont déjà été scolarisés à la différence de Mina, Margot est en contact avec le livre très souvent comme le souligne sa maman dans le questionnaire.

On peut penser que cette ritualisation permettrait de faire rapidement progresser les enfants ayant un univers culturel défavorable à la découverte des livres et leur permettre de rejoindre les autres enfants.

Le critère " aimer les livres et avoir envie d’apprendre à lire " est invérifiable

Le questionnaire donne quelques indications sur l’évolution probable des enfants car il met en évidence un premier plaisir face au livre. Mais cela entraînera-t-il l’envie d’apprendre à lire ? La question reste sans réponse.

-Bilan

Les critères de réussite ne sont pas, dans l’ensemble, remplis.

A cela des problèmes de mise en œuvre (fatigue, moment choisi), des problèmes de fiabilité des recueils d’informations développés précédemment.

Cette première étude semble malgré tout confirmer que la ritualisation de la lecture peut entraîner des évolutions positives dans le comportement des enfants face au livre.

CONCLUSION

Il faudrait mener des expériences beaucoup plus longues, évaluer plus finement l’impact de cette ritualisation chez différents " profils " d’enfants (enfants non francophones, enfants en difficulté, enfants très instables, enfants en contact avec le livre à la maison…).

Un système plus flexible pourrait être institué : choix du livre parmi un stock de livres, relecture d’un même livre, lecture d’un livre plus long sur plusieurs jours, instauration d’un système de gommettes pour que les enfants expriment ce qu’ils ont ressenti. Ainsi une mémoire des livres lus, de l’adhésion des enfants à ces lectures serait construite au fil des mois, ce qui permettrait aux enfants d’aller rechercher les livres qui les ont touchés, donc de redécouvrir seuls le plaisir du livre. Cela donnerait tout son sens à la ritualisation, permettrait de garder les bénéfices dus à la répétition tout en limitant le risque de lassitude ou de désintérêt pour cause de monotonie.

BIBLIOGRAPHIE

J.Jolibert coord., Former des enfants lecteurs, Hachette, 1984.

J.P.Debanc et P.Cassagne, 50 activités pour apprivoiser les livres, CRDP Midi-Pyrénées, 1995.

G.Chauveau, Histoires à dire et à écrire, CDDP Hauts de Seine,1994.

F. Mathevon, Des livres, c’est bon pour grandir, Inter BCD n°8 sept 97.

B.Devanne, Lire et écrire, des apprentissages culturels ,cycle 3,A.Colin, 1993.

G.Platte, Laissez les lire !, Editions ouvrières, 1987.

M.A.Murail, Continue la lecture, on n’aime pas la récré…, Calmann-Lévy, 1993.

D.Pennac, Comme un roman, Gallimard, 1992.


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