Magali Rouvarel, 1998
La simulation
globale :
une démarche au service de la production décrits au cycle 3
Niveau : École élémentaire (CM1 et CM2)
Mots clés : Motivation, Processus décriture, Production de textes, Travail de groupe
Le lieu-thème choisi, ici le cirque, les participants se construisent alors une identité fictive. Ainsi, les situations de communication orale et écrite se développent dans un contexte qui nécessite de tels échanges et qui, par conséquent, donne du sens aux activités linguistiques.
La Simulation Globale permet-elle de développer des pratiques de classe enrichissantes et cohérentes pour :
- développer le goût décrire chez des élèves peu sensibilisés au monde écrit dans leur milieu familial ?
- aborder des écrits diversifiés et en saisir le fonctionnement dans un contexte situationnel pour permettre ainsi aux élèves de les écrire seuls ?
Pour ma part, lan passé, nommée sur liste complémentaire, jai rencontré de nombreux élèves de cycle 3 qui étaient incapables de rédiger trois lignes cohérentes à partir dun sujet donné. Ecrire leur paraissait dénué de sens, si bien quils se trouvaient figés devant leur feuille. Je me suis donc interrogée sur la manière de procéder pour communiquer le goût et les capacités décrire.
Lobjectif visé est damener lenfant à faire lexpérience de lutilité et des fonctions diverses de lécrit. Il devra réaliser le pouvoir quapporte une bonne maîtrise de lécrit et enfin, du plaisir que peut procurer la production décrits.
Dans la mesure où nous cherchons à atteindre cet objectif avec les élèves, lenseignement de la langue écrite sera fondé sur la rédaction décrits fonctionnels en réelle situation de communication, afin de donner du sens aux activités. Cest ainsi que la Simulation Globale du cirque, expérimentée par une enseignante de CM1/CM2, à Vitry-sur-Seine, a aussitôt attiré mon attention. Cette méthode, originale et peu connue, ma paru intéressante à analyser, tout au long de lannée scolaire, car elle se situait dans la lignée de mes préoccupations. En effet, à travers un contexte ludique qui privilégie la communication par le biais de lécrit notamment, la Simulation Globale tente de développer chez lélève le goût décrire et les compétences dans le domaine linguistique.
A travers limagination, la simulation
De même, en français langue maternelle, la Simulation Globale vise comme objectif lamélioration des compétences langagières orales et écrites des élèves, dans un climat ludique et donc plus attrayant pour les enfants.
Dans cette classe de CM1/CM2, le décor choisi par lenseignante est le monde du cirque.
Même si limagination est sollicitée lors de ces séances, lenseignante, depuis la rentrée de septembre, familiarise les élèves avec lunivers particulier du cirque ; à savoir les différentes spécificités des artistes, leur rôle respectif dans un spectacle, leurs qualités, le travail et la régularité de lentraînement pour atteindre la perfection nécessaire et se présenter devant un public, la ménagerie ... Elle tente donc douvrir sa classe vers ce monde, parfois inconnu des enfants.
Cette approche se construit par la lecture de nombreux documents distribués, une bibliothèque de classe proposant des romans et autres ouvrages sur ce sujet.
Le décor
Imaginer un univers totalement inconnu pour certains ne pourrait pas se concevoir. Cest pourquoi l'enseignante a tenté dintéresser et de sensibiliser sa classe, dans un premier temps avec le monde du cirque. Ceci sest dailleurs concrétisé par une sortie destinée à voir un spectacle de cirque et à visiter la ménagerie.
Grâce à cette approche, les élèves pouvaient alors imaginer le décor dans lequel ils allaient évoluer, de manière fictive, durant une année scolaire.
Dans un premier temps, la classe a choisi le type de cirque : un cirque nomade (décision par vote). Puis, le nom du cirque a été retenu de la même manière : " Totoche circus ". Ensuite, les enfants ont cherché le logo qui représentera leur cirque, à partir de plusieurs documents distribués afin de les aider et leur fournir des modèles.
Les fiches didentité
Dans un second temps, les enfants se sont forgé une identité : décision de lâge, du sexe et des relations familiales entre les personnages (mariage, fratrie, ...). Ils disposaient de quelques jours pour en discuter et former ainsi quelques familles.
Un rappel sur les composantes dune famille sest révélé nécessaire : couples avec ou sans enfant, une personne célibataire, divorcée, veuve, mariée ou vivant en concubinage ... Ce rappel a permis déclaircir quelques notions élémentaires de vocabulaire avec les élèves. Ils ont alors tenté de se constituer une identité fictive qui a fait entièrement appel à leur imagination.
Nous avons divisé la classe afin de nous occuper chacune dun groupe délèves pour mettre en évidence la trame dune fiche didentité. (éléments nécessaires et indispensables).
Les élèves ont élaboré, par écrit, un premier jet comportant leur nom, prénom, adresse, téléphone, âge, nationalité, situation familiale, profession (artiste de cirque pour tous). Ces éléments devaient être cohérents entre eux. En effet, rédiger cette fiche posait quelques difficultés et exigeait une réflexion à propos du choix de lâge selon la situation familiale, le nom en fonction de la nationalité...
Cest pourquoi, dailleurs, ce premier jet est constitué par groupe, correspondant aux familles. Ainsi, les élèves dune "même famille " saccordaient sur leur nom, leur adresse, leur téléphone et les âges respectifs. Les échanges étaient fructueux car tous les enfants semblaient intéressés par la tâche : inventer une identité et une famille les motivaient énormément. Tous participaient, proposaient des noms, des adresses amusantes ou originales. Le travail se déroulait dans une atmosphère agréable où chacun se sentait concerné.
De même, des documents portant des noms de rues, davenues, de villes, des patronymes ont été distribués aux élèves pour simplifier leur travail. Ceci a permis déviter un blocage face à une quantité déléments à inventer.
La fiche didentité achevée, chacun la lue aux autres.
Nous avons alors repéré ensemble quelques écueils autour de la date de naissance incohérente par rapport à lâge plausible...Par exemple, quelquefois, au sein dune famille, la différence dâge entre la mère et lenfant ne pouvait pas correspondre à la réalité. Une correction sur ces éléments a permis denrayer ces problèmes dincohérence et quelques lacunes au niveau de la forme. Ainsi, la réécriture consistait à modifier ces erreurs, mais aussi les fautes grammaticales ou orthographiques relevées. Les élèves s'aidaient pour cela de dictionnaires et de manuels.
Ces fiches didentité ont été ensuite complétées par une photographie découpée dans un magazine proposé par lenseignante. Elle évitait ainsi une panoplie de photographies de chanteurs, acteurs ou mannequins à la mode. Elle préférait des personnages ordinaires qui pouvaient refléter objectivement la réalité. Nous avons tout de même noté que les enfants avaient tous désiré incarner un personnage relativement jeune. Cette fiche est conservée par chaque enfant : rédigée par ces derniers, elle leur permet de participer à la Simulation Globale puisquils animent à présent un personnage. Cette trace écrite finale assure une existence à chaque membre de la classe en tant quindividu artiste de cirque.
Le portrait
Lélaboration du portrait sest avérée délicate pour certains élèves. Le premier jet était libre, sans consigne stricte, afin de repérer les problèmes communs. Nous avons observé aussitôt que " portrait " était synonyme daspect physique uniquement pour les élèves. Ils occultaient totalement la description morale de leur personnage. Par contre, leur imagination était fertile quant à la description de lallure physique (correspondant à la photographie).
Une séance sest donc avérée utile pour analyser les différents traits physiques et moraux dun individu. Ces séances sur le portrait seront détaillées dans la partie III du mémoire.
Chaque élève se trouvait donc doté dune identité et dun portrait précis. Ils sont figés et non modifiables jusqu'à la fin du projet. Une telle exigence contraignait les élèves à ne pas considérer ce travail à la légère : rédiger une identité réclamait cohérence et rigueur. Lélève sy référera dailleurs lorsquil devra décrire son personnage ultérieurement (dans la lettre de motivation).
De ce travail découlait donc un enjeu important dont les élèves étaient conscients : les éléments et renseignements présents dans leur portrait indélébiles, après le jet final, réclamaient beaucoup dattention et dapplication de la part du scripteur.
La description du numéro
Puisque le décor est planté, que chaque élève anime un personnage précis, il est alors possible de choisir un numéro de cirque dans lequel lartiste sera performant. Ce travail nécessite auparavant une étude sur les différentes spécialisations au sein dune troupe de cirque.
Nous avons tout dabord testé les connaissances et les représentations des élèves sur ce sujet. Beaucoup dentre eux savaient décrire un numéro mais ne connaissaient pas le terme correspondant...
Une étude de documents, des petits jeux de vocabulaire (mots croisés...) ont permis daméliorer et de préciser leurs compétences linguistiques dans ce domaine. Les élèves devaient ensuite être capables de citer et qualifier les principales spécificités des artistes : acrobates, jongleurs, dompteurs, clowns, écuyers, funambules, prestidigitateurs, trapézistes, chiens savants...
Grâce à ces nouvelles connaissances, les élèves étaient aptes à inventer un numéro de leur choix seuls ou avec des camarades. Ce dernier correspondra alors à leurs compétences dans le domaine du cirque. Ils devaient décrire un numéro, le plus original possible, afin de retenir lattention dun directeur de cirque lorsquils chercheront un emploi.
Les groupes constitués, les " artistes " ont tenté ensemble dimaginer un numéro extraordinaire dans lequel chacun interviendrait. Pour cela, ils avaient, à leur disposition, un modèle de présentation de numéro comportant les éléments indispensables : le nom du numéro, de lartiste, les animaux éventuels, les accessoires et la description (annexe).
Nous avons veillé à ce que leurs choix soient variés afin dobtenir un éventail de numéros différents.
Les élèves respectaient les mêmes contraintes quauparavant (paragraphes, ponctuation, vérification de lorthographe...). La correction du premier jet mettait en valeur les erreurs sur ces derniers points ainsi que linsuffisance du vocabulaire.
Grâce à cette méthode, les élèves sexpriment, racontent, décrivent comme sils se référaient à la réalité. Or, aborder une réalité fictive savère être une démarche moins inquiétante et plus facile daccès pour des enfants. Ils y dévoilent une parti de leur identité, de leurs désirs ou fantasmes mais dissimulés sous le masque du personnage quils animent. Le contenu de leurs écrits intéresse le groupe qui participe à ce jeu collectif, donc il a une valeur : il est nécessaire pour bâtir le projet avec les autres.
Ceci illustre une idée énoncée par le groupe Ecouen lorsquil écrit : " il est primordiale que chaque enfant écolier fasse lexpérience de lutilité et des fonctions diverses de lécrit : lécrit sert à quelque chose, répond à des intentions, sous-tend des enjeux... ".
Durant la simulation globale, les interactions entre les élèves se sont déroulées sans débordement. Les groupes nétaient pas imposés par lenseignante, ils se formaient généralement par affinité, ce qui évitait les conflits et les désaccords.
Pour ce type de travail, où le plaisir décrire est visé, il paraît très important de ne pas bloquer lenfant en le plaçant dans une position inconfortable. Travailler et coopérer savère plus difficile lorsque les enfants ne sapprécient pas particulièrement. Ceci pourrait engendrer des blocages et démotiver certains enfants, dans ce contexte précis où limagination et linvention sont sollicités dans le but de perfectionner lécrit. Ainsi, les échanges étaient fructueux car les groupes formés étaient hétérogènes. Tous les élèves écrivaient (pas de secrétaire établi), car ils devraient, ensuite, améliorer leur premier jet, individuellement.
Le travail en groupe permet des échanges intéressants car les élèves émettent des hypothèses, des choix, proposent des solutions, des améliorations. Chacun sexprime, mais apprend aussi à écouter les autres. Eventuellement, lélève admettra que la proposition de son camarade semble mieux adaptée, et dépassera ainsi ses représentations initiales. Nous noterons quil sagit alors dune situation enrichissante pour tous, dans le domaine de la socialisation, de lécoute et du respect de la parole dautrui. De plus, le travail en groupe motive davantage des élèves en difficulté, qui se trouvent alors plus impliqués puisquils appartiennent à un groupe et quils ont un rôle à tenir (par exemple dans le numéro de cirque, il fallait en écrire les étapes ensemble, afin que la synchronisation de chacun soit parfaite. Ainsi, un élève inhibé ou en grande difficulté, trouvera sa place dans cet échange. Il devra, au minimum, donner son accord, puis formuler avec les autres, par écrit, le choix retenu par le groupe. Ce dernier présentant de grosses lacunes à lécrit (blocage manque dintérêt) se sentira alors plus impliqué au sein du groupe où il aura bénéficié déchanges fructueux et de laide éventuelle de ses camarades.
Enfin, les séances que jai animées seule mont permis de mener une réflexion sur le sens des activités, de chercher une progression enrichissante pour les élèves, ceci en corrélation avec le projet de lenseignante.
En effet, en français, elle est source de productions décrits et de lectures variées, mais aussi dun apport culturel, notamment, en vocabulaire. Baignés dans lunivers du cirque, les enfants ont enrichi leur lexique concernant ses différentes spécialités, le matériel, mais aussi les animaux, leur nourriture et les soins nécessaires. Dans le domaine géographique, ils ont recherché des localités (villes ou pays) sur des cartes ou dans des atlas, afin de se constituer une nationalité. Nous les invitions alors à se documenter seuls afin de développer l'autonomie. En histoire, lenseignante a présenté lorigine du cirque depuis lantiquité, à travers des documents variés. Ceci ne fut quune parenthèse, celle-ci ayant parallèlement des exigences au niveau du programme.
De plus, les activités ont dévoilé certaines lacunes en mathématiques : lors de lécriture des identités, certains élèves ont rencontré de grosses difficultés pour calculer leur année de naissance, connaissant leur âge et lannée 1998 de référence. Des remédiations autour de problèmes relevant de la soustraction ont été nécessaires. Nous soulignerons aussi le travail autour de la socialisation, du respect de la parole et de lopinion dautrui, lors des interactions entre les élèves : saccorder à plusieurs pour un travail commun constitue un apprentissage à part entière, à lécole élémentaire.
De plus, en éducation corporelle, grâce à une troupe de théâtre, les enfants travaillaient sur la gestuelle du clown : le clown qui suit son nez rouge, limitation de la démarche du clown par paire et jeux théâtraux divers.Enfin, en Arts Plastiques, les élèves confectionnaient des clowns en tissu, développant ainsi des savoir-faire en couture et des compétences créatives, réclamant précision et soin de leur part.
" lenseignant doit ménager des pauses dans la fiction pour permettre aux apprenants de poser le masque. Il ne doit pas céder à la tentation dune fuite éperdue dans la fiction ".
En effet, il semblerait possible denvisager quun élève ne sache plus véritablement distinguer la frontière entre le réel et limaginaire, ne maîtrisant plus bien le personnage quil incarne. Cest ce quappelle Yaiche le " dérapage psychodramatique ". Le rôle joué se trouve alors dans une position ambiguë entre le réel et la fiction, où lacteur (lélève) oublie quil sagit dun jeu et ne réussit plus à se distancer du rôle quil anime. Yaiche parle alors de la "folie du rôle". Il illustre dailleurs cette situation par cette métaphore "un acteur qui aurait oublié quil est acteur, et devant jouer un personnage violent, porterait véritablement les coups... ".
Une Simulation Globale savère intéressante, enrichissante, mais labus de cette pratique pourrait effectivement engendrer des déséquilibres chez lenfant, ce dernier ne sachant alors plus assumer sa véritable identité, ou dépassant des limites grâce au masque de lidentité fictive. Il est donc important que lanimateur dune Simulation Globale soit conscient de ces débordements et se montre alors vigilant.
De plus, ils sont motivés car ils sont responsabilisés dans la conduite du projet collectif. Leurs écrits sont porteurs de sens car ils sont nécessaires pour nourrir le projet commun. Ces productions écrites sont variées et permettent daborder divers points grammaticaux et orthographiques. Puis, grâce à linterdisciplinarité du projet, les apprentissages sont liés; une cohésion est née entre les différentes matières enseignées. Le thème du cirque, référent culturel commun, facilite notamment lapprentissage de la langue écrite et orale. Des enfants, pratiquant peu le français dans leur univers familial, acceptent décrire ou de parler.
Grâce à la Simulation Globale, lutilisation de la langue nest pas assimilée à une corvée ou une obligation, mais comme un moyen utile et indispensable pour participer au jeu collectif. De même, les séances de grammaire ou dorthographe, plus systématiques, se déroulent avec enthousiasme, car elles présentent un enjeu, une finalité : elles sont nécessaires pour enrichir et améliorer les portraits, les numéros de cirque ou les lettres de motivation...
Pour ma formation professionnelle, lobservation de cette classe, chaque semaine, sest avérée très enrichissante. Un tel projet, avec des enfants en difficulté, ma enthousiasmée et a suscité mon questionnement et ma curiosité. Comment réagissent les élèves face au travail demandé ? Quels sont les moyens mis en place pour les aider à progresser ? Quels sont les résultats après les différentes réécritures ? Quels sont les critères dévaluation ?...
Toutes mes questions trouvaient une réponse au fur et à mesure. Je constatais que tous les élèves sappliquaient avec grand intérêt et tous progressaient à leur rythme. Ce dernier constat a ainsi avivé mon désir danimer, un jour, une Simulation Globale dans ma propre classe, en adaptant au mieux les séances: dune part aux besoins des élèves, dautre part aux dernières Instructions Officielles.
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